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56° rendez-vous littéraire de Royan

mardi 29 mars 2016

 

Ariane

 

Ariane & Célestin

 

 

Alain fournier

 

Biographie d’Ariane Charton

 

Extrait

 

 

Le début de la Belle Histoire

 

En ce fameux 1er juin 1905 date de sa rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt, l’âme d’Henri Fournier est donc toute prête à vivre une belle histoire.

Quelle que soit la façon dont on interprète cette aventure, l’existence d’Henri Fournier a basculé ce jour-là.

Henri profite de ce jour de l’Ascension, férié, pour se rendre seul au Salon de la Société Nationale des beaux-arts. Il s’agit d’une exposition officielle qui se tient au Grand Palais. Vers cinq heures du soir, sortant de sa visite, il descend l’escalier du Grand Palais vers le Cours-la-Reine. Il voit devant lui « une grande jeune fille blonde, élégante, élancée ».

« Je ne peux pas faire comprendre l’impression d’extraordinaire beauté que j’ai reçue d’elle autrement que par cette image : une hampe de lilas blanc… » La jeune fille descend à petits pas, accompagnée d’une vieille dame. Lorsqu’il se trouve à sa hauteur, elle lève son regard bleu vers lui, un « regard si pur que je me suis retourné », écrit Henri, le jour de l’Ascension, quatre ans plus tard.

Elle porte un grand manteau marron, jeté légèrement sur ses épaules ; sous un chapeau de roses elle a une lourde chevelure d'un blond intense. […] Je les suis, me demandant ce que je fais là ; elle a l’air si réservé, si demoiselle, elle n'est pas de celles que l'on aborde... Mais je ne peux pas cesser de la regarder. Un instant, comme je me sens plein tout à coup de découragement et vais peut-être m'en aller, elle se penche un peu plus vers sa compagne pour lui répondre, et, imperceptiblement tournée en arrière vers moi, ses yeux rencontrent de nouveau les miens et semble dire : qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? 

Comme il l’avait fait avec Yvonne G, il suit la belle inconnue et monte avec elle sur le bateau mouche en direction de l’est, rive gauche. A l’époque, le bateau mouche était un transport en commun habituel, au même titre que le bus ou le tramway. La scène qui suit n’est pas sans rappeler l’incipit de L’Education sentimentale, autre coup de foudre juvénile que Flaubert raconte à partir de sa propre expérience, lorsqu’à seize ans, il rencontre Mme Schlésinger, à Trouville.

Elles ont pris le bateau-mouche. Elle est assise en face de la vieille dame qui me tourne le dos. Appuyé au bastingage, je retiens d'une main mon chapeau que de grandes bouffées de vent tiède menace d'emporter. Par-dessus la tête de la vieille dame, elle a plusieurs fois ce même regard rêveur, peut-être interrogateur, qui passe sur moi lentement... Le soir est admirable ; les berges de la Seine sont si tranquilles et si feuillues qu’on se croirait au cœur de la campagne, sur un lac solitaire ; on n’entend qu’un bruit calme de machine et d’eau… Ses yeux sont bleus ; elle a un profil dessiné avec une finesse presque douloureuse ; elle est si belle que la regarder touche à la souffrance ; c'est comme une âme visible... Je me rappellerai toujours cet instant terrible où, sur le débarcadère, dans la foule qui s'écoulait dans l’étroit passage, j'ai eu tout près de moi son visage si pur. Je l’ai regardé de tous mes yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent prêts de s'emplir de larmes... 

Ce témoignage rapporté par Isabelle Rivière est confirmé par les évocations qu’Henri fera de cette rencontre dans des lettres, non sur le moment, mais au fil des années, comme une scène qu’il ne cesse de revivre.

 

 

 

Alain-Fournier-Jacques Rivière : une grande amitié

 

 

D’origine, de caractère et d’esprit différents, Jacques Rivière et Henri Fournier se complètent à merveille. Le premier a un esprit philosophique, il aime analyser, généraliser quand l’autre est un créateur qui préfère les impressions aux idées. On peut affirmer que les œuvres de Rivière et de Fournier ne seraient pas exactement les mêmes sans les échanges avec l’ami. Certes, par la suite, Rivière devait entretenir de grandes correspondances avec Gide et Claudel, entre autres, mais c’est bien ses lettres et son amitié avec Fournier qui participa à sa formation intellectuelle. Henri est le seul à propos duquel Rivière a pu dire : « Je tiens à lui avec violence. »

Amitié tendrement passionnée, littéraire mais aussi complexe. Les jeunes hommes ne s’imitent pas, au contraire, ils renforcent leur personnalité contre l’autre. Rivière résume bien ce que leur relation a de paradoxal :

Nous ne pouvons l’un à l’autre nous faire que des reproches. Nous ne sommes attachés que par nos différences, que parce que nous nous complétions avec exactitude, et ces différences nous passons notre temps à ne pouvoir nous les tolérer. 

Même si Régnier les a liés, ils ne sont pas toujours d’accord sur les écrivains : Jacques Rivière fait, à un moment, de Barrès son maître à penser pendant qu’Henri Fournier se méfie de l’auteur de la Colline inspirée. Il ne l’aimera jamais, même s’il admire son style.

« La grande gêne, en lisant les « Barbares », déclare Henri, c'est la sensation obscure qu'on a de lire un cours de Philosophie plus obscur que les autres, écrit dans une langue souvent délicieuse, moins rigoureux, plus attaquable que les autres puisque roman, aussi vain que les autres. »

A cette attaque, Jacques réplique aussitôt :

1- Ne faut-il pas – avouons-le – qu'il y ait quelque chose de sérieux dans Barrès, puisque depuis deux mois nous nous escrimons sur ses œuvres et ne pouvons nous les ôter de la mémoire. […] Toi-même tu ne peux les oublier. Je sens qu'il y a en toi une certaine inquiétude, mêlée d'hostilité à leur égard, qui marque que tu ne peux pas les considérer comme nulles et non avenues.

2- Il y a dans notre dispute – je crois – un malentendu général. Tu juges Barrès au point de vue purement littéraire, moi au point de vue philosophique, tu le regardes comme un simple écrivain, moi comme un maître ; tu apprécies son talent, moi sa pensée. 

A Barrès, Henri Fournier préfère Jules Laforgue même s’il n’en fait pas un maître à penser car contrairement à Rivière, il refuse l’autorité d’un écrivain sur lui. « [I]l me semble que je le connais comme un frère et j'aurai toujours, sinon toujours de l'admiration, au moins une sympathie profonde pour lui », avouera-t-il à Isabelle en se lançant dans de longues explications intelligentes et sensibles de l’œuvre et de la personnalité de Laforgue.

Alors que Rivière cherche un guide chez Barrès, Fournier est attiré par Laforgue parce qu’il trouve en lui un reflet de sa propre démarche intellectuelle.

Je crois qu'il […] faut […] chercher ce que voilent les mots, les théories et les phrases tricolores. Flanquer par terre tout cela, vivre à même la vie, voir avec sincérité dans son cœur. Exprimer la vie comme s'il n'y avait pas entre vous et elle les mots, l'exprimer comme au premier jour du monde. 

Rivière, sans nier les qualités de Laforgue, l’utilise pour contrer Fournier : « Je suis sûr que tu as créé Laforgue de toutes pièces. Tu me répondras que moi j'ai créé Barrès il y aura du vrai. Mais vraiment c'est toi qui est le plus fécond de nous deux. »

Et Henri de prendre la défense de Laforgue comme Rivière a défendu Barrès.

Comme tu peux croire, je ne te donne aucunement le droit de m'expliquer mon amour pour Laforgue, amour dont tu ne connais ni la nature ni la genèse.

-  Ce que j'ai cherché tout de suite – avec passion – chez Laforgue et ce que j'ai trouvé, ce sont, par instants, comment dire ? des vers, des bribes de phrases qui étaient l'expression parfaite et poignant de quelque chose. Une vision. Une impression sentie qu'il allait droit au cœur, en retrouver une autre à moi. […]

Ton reproche : « avoir créé Laforgue » est vrai en ce sens que je suis obligé de prendre de-ci, de-là, et seulement de loin en loin, des bribes de vers pour le faire goûter à des profanes comme toi. 

Cette opposition Barrès-Laforgue souligne bien leur caractère et mode de pensée respectif. Ils n’attendent pas toujours la même chose de l’art et de la littérature. Leur admiration commune pour Paul Claudel mettra également en évidence leurs différences comme le résume avec justesse Rivière. «  Du premier coup et avant de songer à avoir du plaisir, j'ai cherché l'idée ou plutôt le sens, toi tu n'y as songé que secondairement, après avoir cherché le tragique et le poétique. »

Jacques Rivière et Henri Fournier sont tous les deux en quête de sincérité envers eux-mêmes et envers l’autre qui est un confident. « [J]e m'étudiais en grande partie pour me raconter à toi » avoue Jacques. L’autre est un frère à qui on ose tout dire, sur soi et sur lui, même parfois avec un peu de cruauté. Rivière n’hésite pas ainsi à critiquer « le penchant à la sensiblerie » de Fournier non dans ce qu’il écrit mais dans ses goûts. « Pardon, pardon, pardon de cet éreintement préalable, conclut Rivière. Je crois qu'il peut t’être utile. Éreinte-moi, moi aussi pour te venger – sur n'importe quoi. Cela me fera du bien. »

L’un et l’autre tirent parti de ces critiques pour s’améliorer.

Il est bien entendu d'abord que j'accepte de toi, aussi volontiers, les critiques que les compliments. […] Quand tu m'éreintes, je rentre en moi-même pour m'examiner consciencieusement – tout simplement. Dans les deux cas, tu ne varies pas dans mon amitié. 

A lire leur correspondance d’une traite, comme une sorte de roman épistolaire, on est frappé et ému aussi par leur connivence, leur attachement à être pour l’autre comme un miroir. Les moments de leur vie où ils ne parviendront plus à se comprendre, à échanger librement, fera naître en eux des souffrances réelles et réciproques aussi grandes que celles causées par l’amour.

Ils savent aussi et surtout s’encourager, se guider. Jacques Rivière s’impose ainsi d’emblée comme le premier lecteur et le meilleur conseil d’Alain-Fournier qui lui-même soutient Rivière dans ses premiers pas de critique.

 

 

Poche, Gallimard – Février 2014

 

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