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de Danielle Guérin
 


Oscar Wilde et Marcel Proust : Les correspondances manquées




( nota : le contenu des renvois numérotés peut être lu directement en laissant la souris positionnée sur le chiffre concerné )

 

 


En 1891, dans les salons parisiens, Oscar Wilde et Marcel Proust se sont croisés, aperçus, et irrémédiablement manqués. Ils avaient pourtant esquissé un bref mouvement de danse - deux pas en avant et trois pas en arrière - avant de se séparer sur un simple salut sec et froid. L'éléphantesque Oscar avait écrasé les pieds délicats du petit Marcel en invectivant les malheureux parents Proust coincés au fond de leur salon du boulevard Malesherbes auxquels il lança cette apostrophe incongrue " Comme c'est laid chez vous !" avant de s'enfuir comme un voleur sans honorer le déjeuner auquel Marcel l'avait convié. Proust, vexé, reprendra d'ailleurs cette remarque cavalière dans La Prisonnière en la plaçant dans la bouche du baron de Charlus.
Wilde n'avait rien pressenti de l'exceptionnel génie du futur auteur de la Recherche, qui devait le propulser aux sommets littéraires du XXe siècle. Il ne voyait sans doute en lui qu'un petit jeune homme intéressant et cultivé, doté de beaux yeux levantins, susceptible de grossir agréablement les rangs de ses disciples français. Quant à l'admiration de Proust pour Wilde, elle était très limitée, pour ne pas dire inexistante. " Je l'admire fort peu " écrit-il à Gide en janvier 1922, (1) quelques mois seulement avant sa mort, ce qui ne l'empêche pas de reprocher sa dureté à l'auteur d'In Memoriam : " J'ai trouvé que vous parliez sur un ton bien dédaigneux à Wilde [...] Je ne comprends pas les réticences et les rudesses en parlant à un malheureux ".
Proust nourrissait pour Wilde un léger mépris, et Wilde ignorait Proust. Ces deux hommes qui causaient parfois à leur interlocuteur un léger mouvement de répulsion à la première rencontre, mais qui étaient néanmoins dotés d'un charme indéfinissable dû en partie à la beauté profonde de leur regard et à l'intelligence de leur conversation, auraient pourtant pu trouver un terrain d'entente, tant les interférences entre eux sont nombreuses. En commençant par un milieu familial très similaire, presque décalqué l'un sur l'autre. Milieu bourgeois, intellectuel, où trône une mère supérieurement intelligente et révérée. Chez l'un et chez l'autre le père est un grand médecin. Professeur à la faculté de médecine de Paris, Adrien Proust est le premier hygiéniste français, conseiller du gouvernement pour la lutte contre les épidémies, qui s'illustrera particulièrement en établissant un cordon sanitaire destiné à protéger l'Europe contre le choléra. Il jouira sa vie durant d'une flatteuse réputation qui lui vaudra honneurs et fortune et de grandioses funérailles, presque nationales. Le père d'Oscar, William Wills Wilde n'a rien à lui envier. Éminent chirurgien de l'oreille, fondateur de l'hôpital Saint-Marc de Dublin spécialisé dans les affections des yeux et de l'oreille, il sera fait chevalier par la reine Victoria en reconnaissance de ses remarquables services.
Si Jeanne Weil, la mère de Proust, était loin d'être aussi excentrique et flamboyante que Jane Elgee (alias Speranza), l'extravagante mère de Wilde, elles n'en étaient pas moins toutes deux des femmes de profonde culture, idolâtrées par des fils dont elles demeurèrent constamment le pôle affectif et spirituel. Des mères adorantes et adorées dont la puissante influence ne se démentira jamais. Pietro Citati pourra écrire que Proust était lié à sa mère par une union indissoluble, une unio mystica : " L'on est moins frappé de la surabondance de leur affection que de l'absolue confiance, de l'entente si étroite, de l'absolue complicité de ces deux êtres qui semblent, et se sentent seuls au monde [...] Proust avait l'impression que ses pensées se prolongeaient dans celles de sa mère [...] Il lui semblait voir les autres à travers elle. (2) Élevée dans une famille aimante et cultivée, Jeanne Weil joue du piano, connait le latin, l'allemand et l'anglais. Lectrice assidue, elle partage avec sa propre mère une passion pour Madame de Sévigné. Speranza est elle aussi une jeune fille exceptionnellement savante. Poétesse engagée politiquement auprès des nationalistes irlandais, linguiste distinguée, elle traduit plusieurs ouvrages allemands et français (3) et tient salon, " drapée de blanc, allaitant son fils comme une louve promue madone ", écrira Frédéric Ferney dans son Oscar Wilde ou les cendres de la gloire. (4) " Lady Wilde était au fond la seule dont il redoutait l'œil, l'autorité, le jugement " ajoute-t-il. C'est en partie pour elle qu'il refusa de s'enfuir en France au moment d'être arrêté, parce qu'elle lui avait dit : " si tu restes, même si tu vas en prison, tu seras toujours mon fils. Mais si tu fuis, jamais plus je ne te parlerai ".(5) Leur mort (respectivement en 1905 et 1896) laissera leur fils inconsolé : " Maman a emmené en mourant le petit Marcel ", dira Proust. Et à Robert de Montesquiou : " Ma vie a désormais perdu son seul but, sa seule douceur, son seul amour, sa seule consolation ". Encore selon Ferney, Wilde perdra le goût de briller après la disparition de Speranza. Alors commencera pour l'ancien " Roi de la vie " une vie de " cauchemar, une vie de chien errant ". Tandis que Wilde nourrira toujours le remords d'avoir laissé sa mère mourir de chagrin pendant qu'il était en prison, Proust se reprochera d'avoir été une source de tracas incessant pour la sienne : " J'ai le sentiment que par ma mauvaise santé, j'ai été le chagrin et le souci de sa vie... " Sentiment d'autant plus douloureux et désespérant qu'au plus profond du cœur des deux hommes, leur mère a été la seule femme de leur vie.

Dans cette sphère familiale passionnée, gravitait un satellite de moindre importance : le frère. Marcel était " le petit loup " de sa mère, tandis que Robert devait se contenter d'être seulement son autre loup".(6) Et si Willie Wilde pouvait se targuer au début de sa vie d'être le préféré de Speranza, il passa assez vite au second plan, l'éclat de son étoile ne résistant pas à ses multiples déficiences et au succès grandissant d'Oscar. " Quel monstre ", écrivait Maw Beerbohm à propos de Willie, " brun, huileux, suspect, et pourtant affreusement semblable à Oscar [...], une véritable tragédie de la ressemblance familiale. " Les relations entre les deux frères devaient d'ailleurs se détériorer très vite jusqu'à la rupture. Comme vous le savez, il y eut de vastes abîmes entre lui et moi depuis plusieurs années. Requiescat in Pace , écrivit-il à Robert Ross en apprenant la mort de Willie. Si celles de Marcel avec son frère Robert étaient plus affectueuses sans être intimes, elles se teintaient néanmoins d'une certaine jalousie de l'aîné (Marcel), envers son cadet, le rival né deux ans après lui et soupçonné de lui ravir l'amour d'une mère qu'il aurait voulue pour lui seul. Cette jalousie se manifesta clairement au moment de la mort de Jeanne Weil, Proust se refusant à céder quoi que ce fût de l'héritage maternel et ne consentant finalement qu'à donner deux tapis et les tapisseries du bureau de son père qui lui paraissaient moins désirables. Â cela s'ajoutèrent le portrait de son père et deux ou trois tableaux. Proust garda tout le reste, en particulier les meubles de la chambre bleue de sa mère dont il n'aurait pu se séparer sans se mutiler le cœur.

Adrien Proust était catholique, Jane Weil était la fille d'un agent de change juif. Né de mère juive, le petit Marcel fut baptisé dans la religion catholique. " Je suis catholique, comme mon frère et mon père, expliqua-t-il à Robert de Montesquiou, par contre ma mère est juive ". Se sentait-il juif ? Bien qu'enfant, il eût assisté à des mariages et à des enterrements de membres juifs de sa famille, il semble bien qu'il eût été longtemps peu soucieux de revendiquer ses origines. Pendant plusieurs années, Proust ne parut pas reconnaître sa part de judéité. Pas plus que Wilde ne se reconnaissait protestant, bien qu'il eût des oncles pasteurs anglicans et que son père eût menacé de le déshériter s'il cédait aux charmeuses sirènes de Rome (à Oxford, sa chambre était ornée de portraits du pape et du cardinal Manning. Une petite vierge en plâtre trônait sur sa cheminée et il faillit se rallier à son ami David Hunter Blair qui souhaitait le convertir au catholicisme et avec lequel il fut reçu en audience privée par le pape Pie IX en 1875). On prétend que Speranza avait fait baptiser ses deux fils en cachette, mais aucune preuve n'existe de cette conversion secrète (7) . Il n'en est pas moins vrai que Wilde, toute sa vie, fut attiré par la religion catholique, par son faste et sa théâtralité. Ce penchant pour le catholicisme tenait aussi chez lui de la provocation. Il lui causait le délicieux frisson esthétique ressenti par Dorian quand il s'agenouillait " sur le froid pavement de marbre ", et que " les encensoirs fumants que les garçons graves, vêtus de pourpre et de dentelle, lançaient en l'air comme de grandes fleurs dorées, exerçaient sur lui une subtile fascination ". Il n'est cependant pas exclu qu'un sentiment plus profond l'ait finalement conduit à se convertir sur son lit de mort, au moment d'affronter le grand mystère.
Proust, parfois soupçonné d'un certain antisémitisme dans ses écrits (8) découvrit son âme juive au moment de l'affaire Dreyfus où il se rangea résolument du côté des dreyfusard (9) , tandis que Wilde, jugeant les coupables plus intéressants que les victimes, se laissait aller à fréquenter le traître de l'affaire, le commandant Esterhazy (10) . Ainsi les deux hommes furent-ils partagés entre deux religions - le mot " déchirés " serait trop fort, car ni l'un ni l'autre ne nourrissait de vraie foi, étant essentiellement attirés par l'esthétisme du culte - l'un ne reconnaissant que tardivement son identité juive, l'autre oscillant entre ses racines anglicanes et un catholicisme attirant sans jamais pouvoir se décider à choisir, sauf peut-être, au tout dernier moment de sa vie (11) .

Faut-il tenir cette valse-hésitation pour une simple pause littéraire ? Car le grand moteur de leur vie, après tout, c'est l'art et la littérature. Oscar et Marcel ont partagé une fervente admiration pour John Ruskin. À Oxford, Ruskin fut le maître de Wilde qui, sous sa houlette, fit du culte de la beauté un des principes fondateurs de sa vie. Quant à Proust, qui avait été initié à Ruskin (12) par Marie Nordlinger, cousine anglaise de son ami intime Reynaldo Hahn, il entreprit de traduire " La Bible d'Amiens " après la mort du maître (13) , puis, " Sésame et les Lys ". En octobre ou novembre 1899, l'aventure " ruskinienne " se poursuivit par plusieurs pèlerinages, à Rouen, Amiens et surtout, l'année suivante, à Venise, avec sa mère (14) . Il voulait " approcher, toucher, voir incarnées en des palais défaillants mais encore debout et roses, les idées de Ruskin sur l'architecture domestique au Moyen-Âge ". " Ruskin m'a intoxiqué ", répétait-il. Il prendra néanmoins plus tard ses distances, reprochant à Ruskin son idolâtrie esthétique, comme il la reprochera à Robert de Montesquiou, qu'il peindra sous les traits de Charlus dans À la Recherche du Temps perdu. Il se retournera alors contre son idole avec autant de fureur qu'il avait mis d'enthousiasme à adopter ses idées artistiques, le jugeant " bavard " et ses livres " maniaques, irritants, faux et ridicules". Sans se départir de son attachement aux principes de Ruskin, Wilde, quant à lui, finira par rejeter sa vision morale de l'art pour régler davantage sa vie sur les idéaux plus sulfureux de Walter Pater, son autre mentor d'Oxford, dont l'esthétisme, basé sur l'accomplissement de soi, lui convenait davantage. En dépit de cette trahison parricide qui n'était rien d'autre qu'une libération leur permettant d'aller vers une autonomie spirituelle, l'un et l'autre s'entendront à reconnaître une dette immense envers Ruskin à la mort duquel Proust dira : " Je sens combien c'est peu de chose que la mort en voyant comme vit avec force ce mort-là, comme je l'admire, l'écoute, cherche à le comprendre et lui obéir plus qu'à bien des vivants ".

John Ruskin n'était pas leur seule admiration commune. Gustave Moreau qui, à travers le roman de Huysmans, A Rebours, inspirera à Wilde sa Salomé, et fut l'objet de pages proustiennes pénétrantes (15) , le peintre Whistler, qui fut un temps intime avec Wilde, et à qui Proust empruntera de nombreux traits pour créer son personnage du peintre Elstir (16) , Sarah Bernhardt dont Proust utilisa l'image (avec celle de Réjane) pour construire sa Berma et que Wilde vénérait comme actrice, sont autant d'admirations partagées. Rien d'étonnant à cela. Proust et Wilde étaient tous deux des êtres cultivés, d'une même sensibilité esthétique, qui fréquentaient un milieu social identique et évoluaient dans les mêmes cercles (17) . Jacques-Emile Blanche fit le portrait de Proust (18) et peignit une jeune fille occupée à lire les poèmes d'Oscar Wilde. C'est Blanche, ami de Proust, qui introduisit Wilde dans les salons du faubourg Saint-Germain, en particulier celui de Madame Baignères ou chez Mme Arman de Caillavet, dont Proust était familier et où ils " s'entre-regardèrent avec une curiosité complexe" (19) . Car tous deux sont des mondains, des salonards, des snobs fascinés par la poésie des grands noms. " Les noms comptent plus que tout ", déclare Lord Harry Wotton dans Le Portrait de Dorian Gray et, dans La Recherche, le narrateur tombe sous le charme incommensurable des noms aristocratiques, si puissamment évocateurs, nimbés de noblesse et d'Histoire. La fréquentation de la haute société exerce sur eux un attrait irrésistible, mais ils posent en même temps sur ces classes supérieures qu'ils côtoient avec tant de plaisir un regard férocement critique, épinglant leurs ridicules, leurs cruautés, leurs faiblesses et leurs travers dans leurs œuvres respectives, si différentes soient-elles, pour en brosser un tableau aussi lucide qu'impitoyable. Ce phénomène de fascination-répulsion réunit les deux écrivains. L'un l'exprimera sous le masque léger de ses comédies de salon, l'autre dans sa grande œuvre. Même s'ils ne sont pas dupes de sa brillance et de ses fastes, l'aristocratie les attire socialement. Ils sont le prototype du snob, tout en affichant l'un et l'autre un certain mépris de la hiérarchie et des barrières sociales qu'ils se plaisent à transgresser. Ce qui constitue un acte de subversion insupportable pour l'establishment. Interrogé au cours de son procès sur ses fréquentations douteuses par l'attorney Edward Carson qui lui demande s'il savait que deux de ses jeunes amis, les frères Parker, étaient, l'un valet de chambre, l'autre valet d'écurie. Wilde répondra avec hauteur : Je l'ignorais. Mais l'aurais-je su que cela n'aurait fait aucune différence. Je ne me souciais pas de leur position sociale [...} Un tel comportement aurait été snob et vulgaire [...] Je ne reconnais aucune distinction sociale. Proust, pour sa part, assurera dans Sodome et Gomorrhe : " Je n'avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois et les grands seigneurs et j'aurais pris indifféremment les uns et les autres pour amis ". Et quand il s'agit de leur vie amoureuse, les milieux populaires leur offrent le plaisir et l'excitation. Vie publique et vie cachée. Á l'appartement louche d'Alfred Taylor où Wilde rencontre de jeunes partenaires, répond le bordel masculin tenu par Albert Le Cluziat (20) et fréquenté par Proust qui y avait investi des intérêts. Marcel et Oscar aiment les hommes (21) . Oscar s'affiche davantage, avec son bel amant Lord Alfred Douglas, mais aussi avec de jeunes prostitués issus des classes populaires, des palefreniers et des valets. Cependant, jusqu'à ses dernières années où il s'abandonnera sans complexe à son goût pour les amours masculines, il ne s'avouera pas homosexuel. En fait, Wilde ne se considère pas homosexuel (le mot n'existait d'ailleurs pas à l'époque. On parlait alors d'" invertis "). Simplement, il suit librement ses penchants sans s'imposer de contrainte, il suit la trace de Socrate et d'Alcibiade (22) , il idéalise " l'amour qui  n'ose pas dire son nom " en invoquant les mânes de Platon, de Shakespeare et de Michel-Ange. C'est une affection profonde, spirituelle, aussi pure qu'elle est parfaite, affirme-t-il à la barre du tribunal au moment où on va le juger, quelques jours avant d'être condamné à " tourn[er] la meule comme Sanson " (23) . Wilde n'apparaît dans La Recherche qu'à travers des filtres et des masques, et derrière des écrans. Mais il est là à n'en point douter. Il se profile en creux chez le baron de Charlus, quand il prononce ces mots qu'aurait fort bien pu prononcer Wilde: " Moi... qui ai connu toute espèce de gens, aussi bien des voleurs que des rois, et même je dois dire, avec une légère préférence pour les voleurs, qui ai poursuivi la beauté sous toutes ses formes... ". C'est, de toute évidence, encore Wilde qui s'exprime par la bouche de Charlus quand, dans Sodome et Gomorrhe, il s'exclame au beau milieu d'une conversation sur Balzac : " Et la mort de Lucien! Je ne me rappelle plus quel homme de goût avait eu cette réponse, à qui lui demandait quel événement l'avait le plus affligé dans sa vie : 'La mort de Lucien de Rubempré (24) dans Splendeurs et misères' ". Et le gigolo de Charlus, le veule et beau violoniste Charlie Morel n'a-t-il pas emprunté certains de ses traits à la séduisante figure de Lord Alfred Douglas ? Les clefs sont biseautées comme des cartes à jouer chez Proust. Gide, toujours un peu hypocrite, comparera d'ailleurs Wilde et Proust, les enfermant dans une même condamnation, en disant de Proust qu'il était, comme Wilde " un grand maître en dissimulation ". Son œuvre n'est-elle pas un constant jeu de miroirs et de reflets ? Proust, qui cherche à dérober ses secrets, est un habitué de l'esquive et des faux-semblants. La Recherche est un chef-d'œuvre d'ambivalence où Albertine, la fiancée du narrateur, s'appelle en réalité Alfred Agostinelli.

Agostinelli est le chauffeur-secrétaire de Proust, et le grand amour de sa vie. Les deux Alfred - Douglas et Agostinelli - ont à la fois le visage de l'amour et celui de la trahison. Amours malheureuses pour Proust car Alfred Agostinelli préfère les femmes. Début décembre 1913, il s'enfuit à Antibes où il prend des cours de pilotage sous le nom de " Marcel Swann ". Le 30 mai 1914, alors qu'il vole au dessus de la mer, son avion s'écrase dans les flots. Agostinelli ne sait pas nager et meurt noyé. Proust est effondré : " J'aimais vraiment Alfred. Ce n'est pas assez de dire que je l'aimais, je l'adorais. " Amours destructrices pour Wilde qui écrira au sujet de lord Alfred Douglas : " Il a brisé ma vie, de sorte que je ne peux m'empêcher de l'aimer. ". La blessure infligée par les amants laisse s'insinuer sournoisement la tragédie, entraînant Proust et Wilde vers l'enfermement et la mort. Enfermement volontaire pour Proust qui s'impose une longue claustration dans sa chambre tapissée de panneaux de liège, isolée des bruits de l'extérieur, quasi interdite aux visiteurs, et dont il ne s'échappe que rarement. Enfermement forcé pour Wilde, prisonnier des murs de sa cellule, et du terrible silence de l'isolement. Puis de sa chambre de l'hôtel d'Alsace. C'est à la fin de la vie de Wilde que se situe un curieux épisode d'abord rapporté par André Maurois, et fondé sur la correspondance de Madame Arman de Caillavet, qu'il faut probablement laisser en point d'interrogation. Dans une de ses lettres, celle-ci raconte à une amie que, dans les dernières années du siècle, elle rencontrait souvent Marcel Proust en se rendant chez son marchand de dessins. Curieusement, Proust restait vague et particulièrement discret sur les raisons de sa présence en ces lieux, avouant seulement " se rendre passage des Beaux-Arts où il écrivait un roman chez un ami obscur ". " Or, ajoute-t-elle, c'est passage des Beaux-Arts qu'Oscar Wilde est mort sous un faux nom. " Proust visitait-il Sébastien Melmoth sur la fin de sa vie ? Rien ne permet de l'affirmer avec certitude. Et pourquoi, s'il montait en secret dans la modeste chambre de l'hôtel d'Alsace, faisait-il ainsi mystère de sa visite ? C'est que Wilde était devenu un intouchable dont s'écartaient avec dégoût les gens de bien, un excommunié de la société. A supposer que Proust ait eu assez de courage pour braver l'ostracisme qui condamnait ce paria à une interminable quarantaine, le scandale encore trop brûlant contraignait le visiteur à la plus absolue discrétion, sous peine de se voir étiqueté comme un ami de l'infréquentable Oscar, s'exposant ainsi à des soupçons sur ses propres inclinations sexuelles. Il n'assista pas, en tout cas, à ses obsèques.

Plusieurs années après la disparition de sa mère, Proust s'enferme dans sa chambre capitonnée du Boulevard Hausmann (25) comme dans une thébaïde, toutes fenêtres closes et rideaux tirés. Les bruits de l'extérieur ne l'atteignent plus. À demi couché dans son lit, sous la protection de ses couvertures et d'une armée de fioles médicinales, il s'est retranché du monde pour s'ensevelir dans la rédaction de son œuvre majeure où il épuise ses dernières forces sous la protection vigilante de Céleste Albaret. Il l'achèvera quelques semaines seulement avant de s'éteindre en annonçant à son fidèle factotum : " c'est une grande nouvelle. Cette nuit, j'ai mis le mot Fin... Maintenant je peux mourir ". Il dictera encore ses dernières corrections dans la nuit précédant sa mort. Wilde, lui aussi est coupé du monde dans ses dernières années, mais c'est une réclusion qu'il n'a pas choisie, une solitude de pauvreté et de mépris imposée par une société punitive. Début 1897, dans sa cellule, il écrit la longue lettre à lord Alfred Douglas qui paraîtra plus tard sous le titre de De Profundis, et cette Ballade de la Geôle de Reading qui, si elle n'est pas écrite en prison, n'aurait pas existé sans elle. Mais ce sont là les derniers feux sombres jetés par Wilde. La dureté de l'incarcération a tué son imagination créatrice, et jusqu'à son envie d'écrire : J'ai écrit tout ce qu'il y avait à écrire, dira-t-il à la comtesse Anna de Brémont [...] La vie ne s'écrit pas. Elle ne peut que se vivre. J'ai vécu. Au contraire, dans le camp retranché de sa chambre close, un mondain dilettante et oisif a donné naissance à l'œuvre immense qui marquera l'histoire de la littérature. Wilde a tout sacrifié à sa vie, y compris son œuvre ; Proust a tout sacrifié à son œuvre, y compris sa vie. Après bien des douleurs, le papillon est sorti de sa chrysalide, tandis que, les ailes brisées, l'éclatant Wilde n'a pu que se recroqueviller pour mourir. Il s'éteint à Paris le 30 Novembre 1900. C'est également en novembre (le 18) que, vingt-deux ans plus tard, Proust rendra le dernier soupir. Ils sont enterrés tous deux au cimetière du Père Lachaise, à quelques allées de distance. Mais, comme Proust avait dit de Ruskin, " c'est peu de chose que la mort en voyant comme vi[vent] avec force " ces morts-là. C'est ce que traduisit à sa façon l'abbé Mugnier, répondant à Suzy Proust qui regrettait la mort de son oncle : " Mais personne n'est aussi peu mort que Marcel Proust ! ". On pourrait dire à peu près la même chose d'Oscar Wilde qui l'a rejoint à travers les espaces infinis de l'immortalité.
 


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1 Marcel Proust, Correspondances, édition de Phlippe Kolb en 21 volumes, Paris, Plon, 1970-1993


2 Pietro Citati, La Colombe poignardée, Editions Gallimard, 1997, pour la traduction française.


3 Wilhelm Meinhold, Sidonie la sorcière (Sidonia the Sorcess, 1849) ; un roman philosophique, Eritia sient Deus (The First Temptation) - Lamartine, Histoire des Girondins (Pictures of the First French Revolution - 1850) et Nouvelles Confidences (The Wanderer and his Home - 1851) ; Dumas, Impressions de voyage en Suisse (The Glacier Land -1852).


4 Frédéric Ferney, Oscar Wilde ou les cendres de la gloire, Destins, Mengès, 2007


5 W.B Yeats, Le frémissement du voile, traduction de Pierre Leyris, Mercure de France, 1970, p.47


6 George D. Painter, Marcel Proust, volume I : 1871-1903, les années de jeunesse, Mercure de France, 1966. P.37


7 Richard Ellmann, Oscar Wilde, Gallimard, 1994, traduit de l'anglais par Philippe Delamare et Marie Tadié.


8 Nombre de ses personnages, comme Albertine ou le baron de Charlus sont antisémites. Tout comme Bloch, pourtant juif lui-même, qui déclare : " Je ne suis pas par principe irréductiblement hostile à la nationalité juive, mais ici il y a pléthore. On n'entend que: "Dis donc, Apraham, chai vu Chakop." On se croirait rue d'Aboukir ". Cf Proust Antijuif par Alessandro Piperno, Liana Levi, 2007. À l'opposé, Charles Swann, également juif, est un des personnages les plus honorables de La Recherche.


9 "Je crois bien avoir été le premier dreyfusard, écrira-t-il en 1919 à Paule Souday, puisque c'est moi qui suis allé demander sa signature a Anatole France.", Correspondance, t. XVIII, p. 535-36


10 Jacques de Langlade, La mésentente cordiale : Wilde-Dreyfus, Julliard, Paris, 1994.


11 Encore n'est-on pas certain qu'il ait été parfaitement conscient quand le père Cuthbert, que Ross avait été quérir, lui donna le baptême et l'absolution, même si l'on prétend qu'il acquiesça d'un signe.


12 Ruskin aurait été l'un des modèles de Bergotte, au même titre qu'Alphonse Daudet, Anatole France, Maurice Barrès, Ernest Renan, Henri Bergson ou Paul Bourget.


13 " La Bible d'Amiens " et " Sésame et les Lys " ont été publiés au Mercure de France, respectivement en février 1904 et en mai 1906.


14 Proust avait fait paraître dans le Figaro un article " Pèlerinages ruskiniens en France " où il recommandait de se rendre à Rouen et à Amiens. Â Venise, il retrouva Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger, " la rose de Manchester ".


15 Dans ses Notes sur le monde mystérieux de Gustave Moreau (1908), il écrit : "Le pays, dont les œuvres d'art sont ainsi des apparitions fragmentaires, est l'âme du poète, son âme véritable, celle de toutes ses âmes qui est le plus au fond, sa patrie véritable, mais où il ne vit que de rares moments."


16 Chernoviz confirme que le personnage d'Elstir est inspiré de Whistler, mais Georges Cattaui prétend qu'il s'agirait plutôt du peintre impressionniste Paul Helleu. Voir l'article de Paulette Howard-Johnson paru dans "La Gazette des Beaux-Arts " d'avril 1967. D'autres noms sont également cités comme ceux de Blanche, Monet, Turner ou Moreau.
(http://www.helleu.org/images/Bonjour%20Mr%20Elstir.pdf)


17 Il est amusant de noter que le premier prosélyte de La Recherche en Angleterre, le riche Sydney Schiff, intime de Proust pendant ses derniers mois, avait épousé Violet Beddington, qui n'était autre que la sœur d'Ada Leverson, une des plus fidèles amies de Wilde. Cf Richard Davenport-Hines, Proust au Majestic, Grasset, 2008 pour la traduction française.


18 Robert de Billy suggéra que Wilde n'était peut-être pas étranger au choix de la cravate de soie gris tourterelle que Proust arbore sur le portrait peint par Blanche. Cf Robert de Billy, Lettres et conversations p.89. Editions Des Portiques Paris 1930


19 G.D Painter citant Fernand Gregh, Marcel Proust, Mercure de France, 1966


20 Albert Le Cuziat avait été valet de pied respectivement au service du comte Orloff, du prince Radziwill et du duc de Rohan. En 1917, Proust mit des fonds dans le bordel pour hommes qu'il ouvrit rue Godot-de-Mauroy, dans le quartier de la Madeleine, avant d'être transféré 11, rue de l'Arcade, à l'hôtel Marigny où, d'après Maurice Sachs, " sous couvert d'un commerce de bains [il] dissimulait celui des prostitués mâles [...] qui gagnaient l'argent qu'ils rapportaient à leurs femmes en couchant avec des hommes ". C'est dans cet établissement que Proust observa la fustigation qu'il devait transposer dans la scène où le narrateur surprend le baron de Charlus, dans la maison de passe tenue par Jupien, en train de se faire fouetter par un garçon bijoutier déguisé en mauvais garçon. Cf Richard Davenport-Hines, Proust au Majestic, Grasset, 2008 pour la traduction française. Pp 218 à 221.


21 Proust eut cependant plusieurs amitiés amoureuses avec des jeunes-filles (Marie de Benardaky Jeanne Pouquet) ou avec des femmes ( Geneviève Straus, la comtesse Greffulhe). Il eut sans doute une aventure charnelle avec la jeune actrice Louisa de Mornand, fiancée à son ami Louis, marquis d'Albufera. Quant à Wilde, non seulement il épousa Constance Lloyd dont il eut deux enfants, mais il fut amoureux de plusieurs jeunes femmes, comme Florence Balcombe, Lillie Langtrie, Violet Hunt ou Charlotte Montefiore. Il eut aussi une relation de passage avec la prostituée Marie Aguetant qui devait mourir assassinée.


22 Voir la thèse de Christian Jambet sur l'amour Wildien, Pour un portrait de Sebastien Melmoth, postface à La Ballade de le Geôle de Reading, Verdier, Paris, 1994. Texte reproduit dans Rue des Beaux Arts n°12- janvier/février 2007(www.oscholars.com)


23 Dans Sodome et Gomorrhe, Proust écrit " Poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule comme Samson ", faisant allusion à Wilde sans le nommer.


24 Voir l'article d'Emily Eells Oscar Wilde et le genre interartistique du troisième sexe, dans Lectures de Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust, Cahiers Textuel n° 23 (2001) éditions Evelyne Grossman et Raymonde Coudert, pages 109. Une version corrigée a été éditée dans " Rue des Beaux-Arts " n°6 (décembre 2006/Janvier 2007)
Oscar Wilde avait écrit dans Le déclin du mensonge :: "Le plus grand chagrin de ma vie? La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères des courtisanes."


25 Il était encore possible récemment de visiter cette chambre au 102 boulevard Haussmann, immeuble appartenant à la banque Varin-Bernier à qui la tante de Proust l'avait vendu. Tous les jeudis, entre 14H00 et 16H00, une visite guidée était organisée qui permettait de voir la chambre et le salon, dont il ne restait d'origine que le parquet et la cheminée. Aujourd'hui, ces visites ont malheureusement été supprimées, et il n'est pas question de les reprendre. On peut néanmoins voir la chambre de la rue Hamelin, où Proust est mort, au musée Carnavalet.