Aux confins de l’art (1/2) par Allain Glykos

28 mars / Aux confins de l’art (1) / Allain Glykos

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Aux confins de l’art (I)-2_AllainGlykos

 

Hier, je vous ai parlé de Napoléon et de Victor Hugo, assignés à résidence. Il y a bientôt deux siècles, un homme célèbre allait à son tour devoir vivre un enfermement. Il écrira à ses contemporains une lettre jamais envoyée qui ne fut retrouvée qu’après sa mort :

« Ô vous, hommes qui pensez que je suis un être haineux, obstiné, misanthrope, ou qui me faites passer pour tel, comme vous êtes injustes ! Vous ignorez la raison secrète de ce qui vous paraît ainsi. […] Songez que depuis six ans je suis frappé d’un mal terrible, que des médecins incompétents ont aggravé. D’année en année, déçu par l’espoir d’une amélioration, […] j’ai dû m’isoler de bonne heure, vivre en solitaire, loin du monde. […] Si jamais vous lisez ceci un jour, alors pensez que vous n’avez pas été justes avec moi, et que le malheureux se console en trouvant  quelqu’un qui lui ressemble et qui, malgré tous les obstacles de la Nature, a tout fait cependant pour être admis au rang des artistes et des hommes de valeur »

Certains d’entre vous auront deviné de qui il s’agit. Bravo !  Pour les autres… encore quelques secondes de réflexion… Vous ne trouvez pas, vous donnez votre langue au chat, comme on disait quand on était petit. Eh bien, il s’agit de Ludwig Van Beethoven, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la disparition. S’agit-il vraiment d’ailleurs d’une disparition, tant le grand compositeur est présent chaque jour un peu plus. Tant la réinterprétation de chacune de ses compositions est une réapparition de l’œuvre si énigmatique, si complexe que Schubert dira de lui : » « Il sait tout, mais nous ne pouvons pas tout comprendre encore, et il coulera beaucoup d’eau dans le Danube avant que tout ce que cet homme a créé soit généralement compris. »

Cette lettre jamais envoyée, fut écrite par Beethoven devenu sourd à l’âge de 32 ans. Elle fut retrouvée lors de l’ouverture de son fameux Testament d’Heiligenstadt, que l’artiste commença à rédiger dès le début de son infirmité. Dans ce document, il y fait part de son désespoir mais aussi de son incroyable énergie et de sa volonté de poursuivre son grand œuvre. Enfermé dans un silence et une solitude peuplée de notes, d’harmonies, d’envolées orchestrales, de suites mélodiques, de compostions mélancoliques, Beethoven va vivre plus de vingt ans protégés des bruits de la rue et du monde.
Désespoir qui lui fera écrire : «… Quelle triste vie est maintenant la mienne ! Éviter tout ce qui m’est aimé, et à quoi je tiens. »
Mais aussi Volonté sans limite de continuer à composer. Qu’on se rappelle toutes les œuvres majeures qu’il a écrites durant un quart de siècle : huit symphonies, dix ouvertures, trois concertos, etc. Dans l’une de ses lettres, il écrira : «… Bien sûr, j’ai pris la résolution de me dépasser en surmontant tout cela, mais comment sera-ce possible ? »

Ce fut possible !

Beethoven, devenu sourd, avait en effet décidé d’entretenir avec ses amis lointains une correspondance qui n’est pas sans ressembler à celle à laquelle le confinement nous invite aujourd’hui.
Mais il souhaitait que ses lettres ne fussent pas divulguées. « … Ce que je t’ai dit de mon ouïe, je te prie de le garder tout à fait secret, et de ne le confier à qui que ce soit… » Devenu sourd, avait-il développé une vision si aiguë du monde qu’il ait pu entrevoir celui dans lequel nous vivons. La surdité a contraint Beethoven à se couper  quasiment du monde, à vivre confiné et à passer la plus grande partie de son temps à composer. « Depuis presque deux ans, j’évite toute société, car je ne peux dire aux gens : « je suis sourd ». Si j’avais n’importe quel autre métier, cela serait encore possible ; mais dans le mien, c’est une situation terrible. »

Ce que je retire de cet enseignement, c’est que le meilleur moyen de sortir de son enfermement est d’en faire un voyage. L’écrivain sud-africain André Brink, que j’ai eu la chance de rencontrer, me dit un jour. Lorsque j’étais enfermé dans les prisons de l’apartheid pour avoir défendu la femme noire, jamais ma liberté d’écrire ne fut aussi grande. Je savais où était l’ennemi. Et il me regarda avec un sourire moqueur, comme s’il voulait me signifier que la liberté qui nous est offerte sur un plateau nous conduit à l’auto-censure, à l’enfermement de nos pensées dans nos propres préjugés.

Enfermé dans sa cellule, Beethoven a dû éprouver quelque sentiment qui s’apparente à celui de Brink. Si ce matin j’ouvre ma fenêtre, que j’entends le silence inhabituel de la ville, que j’observe le vide des rues sans voitures et sans passants, et que je me dis que je n’ai pas le droit de sortir alors je me sens confiné, j’étouffe presque de cette absence de liberté que l’on m’impose. Si au contraire, malgré le soleil, je laisse la fenêtre et les volets clos et que je m’assois à mon bureau pour écrire, soudain j’éprouve le sentiment d’une liberté sans limite, j’entrevois l’infini des possibles. Et je comprends mieux alors la phrase, si souvent répétée jusqu’au galvaudage, du poète portugais Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs »

 

 

 

 

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