Assigné à résidence par Allain Glykos

27 mars
Assigné à résidence
Allain Glykos

« Assigné à résidence », disais-je hier.

Cette expression, je n’y avais jamais autant pensé qu’à l’automne dernier lorsque je suis parti en résidence d’écrivain en Haute Marne. « Être en résidence », a sonné parfois en moi comme une assignation volontaire à rester dans un endroit, à partager un logement avec moi-même. J’avais eu un voyage payé pour venir et un voyage pour repartir. Qu’allais-je faire durant toutes ces heures, ces jours et ces semaines qui étaient dévolues à écrire ? Parviendrai-je à remplir mon contrat ? Certes, je n’étais a priori menacé par aucun virus, mais je devais apprivoiser ce lieu qui, parce que nouveau et insolite, m’accueillait avec méfiance : la tapisserie et la déco sur les murs, le couvre-lit, les carreaux de la salle de bain, le mobilier de la cuisine, les bruits extérieurs, l’accent des commerçants, les matériaux des toitures, le plan de la ville. Ça parlait français, mais je ne comprenais pas toujours ce que l’on me disait, convaincu que ces gens ne pouvaient pas tout à fait s’exprimer dans la même langue que moi. C’est tellement loin et tellement à l’est, la Haute-Marne, à deux pas du Luxembourg, de l’Allemagne et de la Suisse. Nous c’est plutôt l’Espagne. J’errais le soir dans les rues, je me perdais, me trompais de direction. La nuit tombait plus tôt sur mon errance. Et je me rappelai alors qu’errance et erreur avait la même origine. L’isolement, l’éloignement de chez moi avaient à voir avec un exil et l’exil avec une assignation à résidence. On pourrait penser que j’exagère pour le besoin de mon propos. Mais écoutez la définition : « En France, l’assignation à résidence est l’injonction faite à une personne physique de résider en un lieu déterminé. L’assignation à résidence peut résulter d’une décision civile (assignation à résidence d’un étranger), d’une décision pénale ou d’une décision administrative. » J’avais signé un contrat qui m’imposait de résider dans un lieu déterminé, et cette bienveillante injonction n’était bien sûr pas pénale, mais plutôt administrative. Je ne pouvais pas décider de partir pendant huit jours pour aller visiter les environs. Je me devais d’être tout entier à l’activité pour laquelle j’avais été accueilli en « hôte surveillé ». Je semble une fois de plus exagérer mon propos, mais c’est ce que j’aurais voulu ressentir par instant pour que la sensation devienne littérature. On ne parle jamais de ce qui est. Sinon ce qui est ne serait pas.

Par décrets administratifs interposés, Le corona virus, en m’intimant l’ordre de rester chez moi, de ne pas m’éloigner d’une certaine distance durant un certain temps, crée une situation de résidence surveillée qui me permet d’écrire chaque jour, comme jamais peut-être je ne l‘avais fait jusqu’à présent. Une résidence d’écrivain en quelque sorte. Etonnant non !

Il y eut dans l’histoire des assignés célèbres. Napoléon à Sainte Hélène, confiné sur cette île de 122 km2 située dans l’Atlantique sud à quelques milliers de kilomètres de la Namibie. À quoi passait-il ses journées ? Il rêvait d’évasion, écrivait et jardinait. Comme moi, en somme. Victor Hugo en exil à Jersey et Guernesey. Il écrivait, s’informait de la vie politique française, faisait des promenades, pensait à ses chers disparus. Comme moi, en somme.

Nous voilà en exil. Le voyage immobile que nous vivons et que nous n’avons pas voulu, s’apparente à une migration forcée vers nous-mêmes. Loin de moi l’idée indécente de comparer notre situation à celles des centaines de milliers de malheureux qui échouent chaque jour sur les rivages de l’espoir. Loin de moi l’idée de nous comparer aux détenus des pénitenciers (encore que lorsque je fais le tour de mon jardin pendant une heure, je me demande si ma promenade ne finit pas par ressembler à celle qu’ils effectuent journellement dans la cour de la prison). Loin de moi l’idée de nous comparer aux malades des hôpitaux psychiatriques enfermés dans leur camisole chimique et leurs noires pensées, ni aux « vieux » dans les maisons de retraite qui ne savent plus ce qu’ils attendent sous la pendule d’argent qui ronronne au salon. Soyons humbles et pour reprendre le titre d’un livre de Gilbert Cesbron, « notre prison est un royaume ». Encore que nous n’y sommes pas tous sujets de la même manière.

En exil, donc ! Et il me revient une chanson des migrants grecs d’Asie Mineure : « Mère, l’exil est une prison. » L’exilé est doublement puni. Il est loin de chez lui et ne sait pas quand il pourra retourner caresser les arbres de son enfance. Je me souviens de cette famille de Syriens que nous avons secourue à l’automne 2015 dans l’île de Chio. Comme je souhaitais au père un avenir meilleur et un prompt retour dans son pays. Il m’a répondu qu’il savait qu’il n’y reviendrait jamais et qu’il faudrait plusieurs générations pour le reconstruire. J’ai compris alors qu’il s’installait, comme tous les exilés, comme mon père il y a bientôt un siècle, dans la nostalgie. La nostalgie, vous savez, c’est la douleur du retour, du retour impossible. Et nous, confinés dans nos appartements, dans un monde étranger parce que nous n’en décryptons plus le sens, parce que nous ne savons pas de quoi sera fait demain, nourrissons-nous de la nostalgie pour notre passé ? Sera-ce mieux avant ? Pourrons-nous de nouveau nous serrer les mains, faire la fête, nous embrasser ? Ou bien, espérons-nous des jours meilleurs, un pays plus juste, plus généreux, où les hommes seront moins soumis au diktat de l’argent ? Des jours meilleurs, comme les espèrent ces hommes venus d’ailleurs qui croient que chez nous c’est l’Eldorado. Il y a sûrement de l’or chez nous, mais il ne sera pas pour eux.

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