Cet étrange étranger

26 mars
Cet étrange étranger

 

Je n’ai jamais ressenti le vertige de la page blanche. Mon problème le plus souvent, quand le besoin d’écrire s’impose à moi, n’est pas de savoir ce que je vais écrire sur la feuille vierge mais où je vais trouver du papier pour poser les mots que j’ai dans la tête. Et aujourd’hui, tôt ce matin, deux mots m’ont empêché de faire la grasse matinée : étrange et étranger. Rassurez-vous. Je ne reparlerai plus des attracteurs étranges.

Étrange, me dis-je en moi-même (car je parle aussi cette langue), la situation que nous vivons. Celle que nous désignons désormais du terme devenu presque familier et pourtant effrayant : confinement. Etranges ces mots, ces noms qui émergent et nous submergent. Il y a quelques jours, ils étaient quasiment absents de notre vocabulaire, et soudain ils font irruption dans notre quotidien.
Étrange, oui. Étrange comme peut l’être un bruit non identifiable dans la nuit, un rêve sans queue ni tête, le comportement inhabituel d’un proche. Étrange parce qu’étranger à nos habitudes, à nos repères, à notre culture. Tout ce qui en temps normal nous rassure. L’étrange nous attire, nous fascine, comme le mystère et le secret, mais nous incite à rester à distance, nous effraie aussi. Mon voisin n’est pas malade, mais sa toux sèche n’est pas normale, donc suspecte, étrange. « Un virus, un microbe, une poussière dans l’œil sont vécus et désignés comme des corps étrangers. Nous devons les bouter hors de nous, les tuer par les médicaments et la fabrication d’anticorps, ou les chasser de notre surface de façon immédiate, urgente, irréfléchie. Dénués d’intentions, ils sont cependant désignés comme des agresseurs et n’ont pas droit de cité. », écrivait le psychanalyste Norbert Chatillon.

L’étrange, dit le dictionnaire, c’est ce qui dès le 11ème siècle « vient du dehors, qui n’est pas de la famille, du pays ». Il faut avouer que le corona virus ne vient pas de chez nous. Il vient de loin. Il a fait une longue route, la route de la soie dans son cocon pour venir nous menacer dans le nôtre. Comme dit une chanson :

Elle a de ces manières de ne rien dire
Quand elle s’en va chez le boucher
Quand elle arrive à ma hauteur
Pour moi c’est sûr elle est d’ailleurs.

 Très vite, le mot « étrange » prend le sens d’étranger, puis exprime ce qui est hors du commun, extraordinaire. Nous vivons en effet une situation extraordinaire. Mais nous n’osons pas utiliser ce terme qui sonne un peu « étrangement » pour désigner le confinement. Je n’ai à ce jour entendu personne dire : « c’est extraordinaire ce que nous vivons. » Nous usons rarement des mots dans leur signification originelle.

L’étranger est celui qui vient d’un autre pays, qui n’est pas de la famille, qui se tient à l’écart ; à l’occasion qui visite, envahit, colonise. Et pourtant, disait Van Gogh « Je ne me sens nulle part aussi étranger que dans ma famille et dans mon pays. » Voilà peut-être un début pour une réflexion sur notre situation. Étrange, elle l’est peut-être car nous nous nous retrouvons étrangers au milieu de notre pays et de notre famille.
Quel est ce pays où je ne peux plus circuler sans montrer une autorisation, un droit de séjour, un laissez-passer, un sauf-conduit, un ausweis aurait-on dit en d’autres temps ? Ce pays qui ne ressemble plus à mon pays. Ce pays en arrêt et aux abois, paralysé. Avec ses rues enveloppées de silence pareil à une brume épaisse qui finit par peser sur nous comme un couvercle baudelairien. On a envie de se pencher à la fenêtre et de crier : « C’est pas bientôt fini ce silence !!! il y en a qui dorment pas !!!»

Quelle est cette famille que je n’avais jamais regardée de si près, que je n’avais jamais côtoyée sans relâche au quotidien, sans soupape de sécurité, sans échappée belle. L’enfer serait-il « les autres » ou bien le regard que je me fais de l’autre dans une situation qui m’agresse et m’angoisse. Vous souvenez-vous du film d’Alain Resnais Mon oncle d’Amérique ? On y montre une expérience réalisée par le biologiste Henri Laborit : des rats confinés dans une cage et soumis à une menace étrangère qui revient de manière récurrente (décharges électriques) développent des comportements agressifs les uns à l’égard des autres ou bien exercent sur eux-mêmes une violence qui peut prendre la forme d’une mutilation ou d’une maladie. Seules les bestioles, à qui l’on offre la possibilité de fuir dès qu’elles entendent la sonnette annonciatrice de la décharge, s’en sortent sans dommages. Henri Laborit appelait sa théorie un éloge de la fuite. Fuir, oui mais où ? En nous-mêmes ? N’est-ce pas dangereux à terme ?

Et puis quelle est cette personne que je suis, avec laquelle je vis au quotidien sans pouvoir me confronter à une altérité sinon elle-même ? Me raser ! À quoi bon ? Je ne m’habille plus pour sortir. À quoi bon ? Je développe des comportements qui m’étaient totalement étrangers et qui avaient chez autrui le don de m’insupporter.

Le pays, la famille, le soi-même : voilà bien trois territoires où l’ordinaire, devient étranger. On se parle de loin, on se regarde en coin, on nourrit des pensées inhabituelles. On n’a plus le droit de sortir, on est « assigné à résidence. »

J’y reviendrai demain…

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