Chroniques royannaises 2

CHRONIQUES ROYANNAISES 2

Ceux qui me connaissent savent mon aversion à l’encontre des super-marchés, leurs parkings encombrés, l’anonymat de leurs utilisateurs pressés. Cette aversion, ils me la rendent bien si j’en juge par le produit que j’étais spécialement venue chercher ce jour-là et qui, comme par hasard, n’était plus disponible. Et puis, pourquoi ma file d’attente, soigneusement choisie, stoppe-t-elle presque toujours, pour repartir en flèche quand j’ai décidé de migrer vers celle d’à côté ? Tout cela n’est pas compensé par la satisfaction d’amour propre que me procure le fait d’allonger le bras pour attraper l’article qu’un pépé ne peut plus atteindre ou lire pour une mémé plus vieille que moi les ingrédients qui composent le plat surgelé qu’elle convoite. Sans compter que l’aventure et le danger rôdent dans les parages et je ne trouve d’appétence ni pour l’une ni pour l’autre. Mais si, mais si, je plaisante à peine…

Il y a quelques années de cela, je traversais le parking accompagné de ma (pire) moitié quand j’aperçus un beau jeune homme, bien mis de sa personne, avenant, qui s’adressait d’un ton affable à une vieille dame qui signait un document. Le grand et élégant jeune homme m’avait repérée du coin de l’oeil. Chouette, me dis-je : un beau Black qui a au moins 40 balais de moins que moi au compteur… Et il s’adressa effectivement à moi avec un sourire à la fois engageant et discret. Une petite voix en moi me murmura « trop poli pour être honnête ». Mais je décidai que c’était mesquin de la part de la petite voix et je perdis toute prévention quand le beau jeune homme me demanda si j’étais d’accord pour signer une pétition pour réclamer l’interdiction de l’excision des jeunes filles africaines. Il était aussi question d’opérations réparatrices… Il précisa, en montrant un dossier imposant, qu’il avait l’aval du préfet, et que si je voulais bien vérifier… Comme si j’avais le temps de vérifier quoi que ce soit avec mes paquets sous le bras et ma (pire) moitié goguenarde qui observait la scène. Je me jetai sur le document pour en finir au plus vite et remarquai aussitôt qu’à côté des signatures et adresses se trouvait une curieuse colonne de chiffres : le montant que toutes ces braves ménagères chargées de leurs commissions avaient bien voulu donner pour contribuer à la fin de l’excision dans le monde ! La petite voix que je connais bien persiflait à mon oreille intérieure, aussi ne donnai-je que 5 €, une misère comparée aux 20 / 50 € et plus que toutes ces dames qui se dirigeaient à la hâte vers leurs modestes véhicules avaient déboursés. « Seulement 5 € ?… Mouais. Ça peut suffire pour une injection de pénicilline… », ajouta, conciliant mais nettement déçu, le beau jeune homme qui se tourna vers ma (pire) moitié et… décida opportunément de s’adresser à une autre victime féminine potentielle. Pas téméraire, le bougre !

Cet infime événement ne cessa de me turlupiner jusqu’au soir où je décidai d’appeler mon frère qui avait soigné des gens au Niger (au titre de la Coopération d’abord, puis comme volontaire plusieurs semaines par an ensuite, jusqu’au jour où les enlèvements suivis d’égorgement d’Européens par les djihadistes avaient rendu l’entreprise impossible) et connaissait le problème. Ça puait tellement l’arnaque qu’il prit le temps de m’expliquer que les opérations, extrêmement rares vu le poids de la tradition, étaient de toute façon prises en charge par la Sécu.

J’aperçus par hasard le même type sur le même parking quelques mois plus tard. Puis j’oubliai. À l’époque des asperges, une amie nous conduisit exceptionnellement au grand parking du Gua où des producteurs vendaient leur marchandise en vrac. Nous fûmes aussitôt abordées par un autre grand jeune homme pourfendeur de l’excision féminine, mais je ne me laissai pas faire et lui déclarai tout ce que je pensais de sa croisade humanitaire bidon. Il n’insista pas. Une bonne année plus tard, sur le parking de Leclerc, où je me rends tous les tremblements de terre, je vis un superbe trio de solides gaillards, avec d’imposants classeurs sous le bras, se précipiter avec affabilité sur toutes les mémés en train de pousser en hâte leurs chariots. « N’ayez pas peur – disaient-ils avec un bel ensemble -, ceci n’est pas une demande en mariage ! » Je ne suis pas forcément courageuse, mais là c’en était trop. Je me précipitai vers la dame la plus proche qui, le stylo à la main, s’apprêtait à signer la pétition : « Attention, c’est une arnaque ! ». Les trois sourires des trois beaux jeunes gens se figèrent instantanément : « Qu’est-ce qu’elle nous veut la vieille salope ? ». Les invectives les plus variées et auxquelles je ne comprenais rien au-delà du fait que je devais me « faire mettre » par bon nombre de gens, d’objets et d’animaux, me plurent dessus comme la vérole sur le bas-clergé. Pendant ce temps, la bonne dame que j’avais « sauvée » de leurs griffes avait pris la fuite sans demander son reste. Plus de non-demande en mariage, tout sourire dehors, mais un encerclement très étudié de spécialistes des combats de rues et des menaces telles que l’attention du vigile fut attirée. Un jeune homme fluet et très poli par ailleurs, qui ne faisait pas le poids, mais menaça quand même d’appeler la Police si les types ne quittaient pas les lieux… À ma grande surprise, ils obtempérèrent sans moufter. Le vigile me demanda si je voulais porter plainte. J’ai refusé : pas le temps, pas envie, et puis, le déchaînement de fureur de ces types qui n’avaient probablement jamais travaillé ni avec leurs mains ni avec leurs pieds m’était une étrange compensation : j’avais fichu en l’air leur lucrative petite activité. De plus, je n’avais pas eu vraiment peur. Quant à la Police, parlons-en ! Lorsque je m’étais trouvée nez-à-nez avec deux encagoulés dans mon salon quelque temps auparavant, la Police avait bien daigné faire une courte apparition, mais les deux gars que j’avais fait fuir (oui, m’dame !) étaient déjà loin…

Les jours passant, je me trouvai veule et lâche. Une dépose de main courante de ma part aurait peut-être permis des recoupements et aidé à faire tomber cette arnaque dégoûtante… L’obscénité de se faire du fric sur le dos de victimes innocentes dont ils n’ont rien à cirer ! J’envoyai alors un compte-rendu de mon aventure au journal « Sud-Ouest » pour lancer une mise en garde à défaut d’une enquête. J’attends encore la réponse.

Lors de la rando qui suivit (pour les randos, voir un épisode précédent), je me mis à conter ma mésaventure à un auditoire friand de nouvelles fraîches et je vis s’approcher une connaissance, une « copine » de rando que je connaissais peu, mais quand même assez pour l’avoir invitée chez moi plusieurs fois. Elle écoutait intensément, les sourcils froncés, impénétrable. Puis, avant que j’aie eu le temps de prévoir et parer l’attaque, elle me cracha à la figure : « I’ t’ont pas violée non plus ! » qui me laissa abasourdie, muette de stupéfaction. Comme s’il s’agissait de cela ! La petite voix me rappela ce que nous avait dit un de nos profs de philo : « Dialoguer, c’est bien, ne pas perdre son temps avec des c…, c’est mieux. Contre la malveillance et la bêtise, pas d’explication, pas de justification, une seule alternative possible : un bon coup de poing ou la fuite. »

J’ai fui !

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