Le club des chipies a inventé la machine à remonter le temps – Annie Birkemeier

CHRONIQUES ROYANNAISES : la rando 1

Le club des chipies a inventé la machine à remonter le temps

Dans « notre » club de randonneurs, il y a plus d’une centaine d’abonnés, mais le noyau dur ne comporte que trente à quarante personnes, tout au plus, qui randonnent par tous les temps, contre vents et marées, et ce n’est pas qu’une image. On y retrouve à peu près toutes les strates qui composent notre société, de la plus modeste à la plus embourgeoisée, et les gens les plus simples aux plus galonnés. Mais ad’tation, ad’tation ! Je parle d’une société sur le déclin. Nous sommes une sorte de dinosaures, d’anciens jeunes des années 60 appelés « baby-boomers », les grands profiteurs des « trente glorieuses » ! Chacun a trouvé, avec un minimum d’études, un créneau pour lequel les générations suivantes se doivent d’aligner un Bac +5… On adopte instinctivement le tutoiement républicain et on s’appelle par les prénoms. Les noms de famille ne comptent pas plus que les métiers ou le passé de chacun/-e. On se bisoute au début de chaque excursion, mais il y a malgré tout des affinités électives et sélectives.

Le groupe des « institutrices » (ainsi les avons-nous nommées d’après certaines d’entre elles), veuves ou divorcées, qui savent toujours tout mieux, mènent la marche. Elles vont d’un pas rapide, comme à la baguette, et donnent le tempo. Ça rigole pas chez les « institutrices » et c’est à peine si elles prennent le temps de se parler.

Suivent les hommes importants qui parlent de choses importantes entre eux. Ça parle de pixels, de mégas, de fibre optique, de moteurs/turbines, de catastrophes annoncées. Ceux-là, le club des chipies les snobe. Leurs épouses, quelques pas derrière, parlent de la famille, de maladies et de traitements médicaux, de recettes de cuisine et de cures d’amaigrissement. Elles se livrent un combat acharné à celle qui aura eu la plus pénible maladie : – Ah, mais moi, c’était encore bien pire !… Elles sont aussi les adeptes forcenées des Olympiades de la mamie la plus méritante. Pitié. Fuyons !

Puis, il y a les « couples-tandem » qui ne se quittent pas d’un pouce ou d’un orteil. Souventes fois, Monsieur fait de la « photo d’art » : Bobonne, à l’immuable permanente à bouclettes décolorées, devant la jolie fleur/le magnifique rosier grimpant, Bobonne devant le grandiose paysage, Bobonne devant le beau château/manoir. De temps en temps, ils demandent à une bonne âme de les immortaliser devant un site particulièrement intéressant. Ils se tiennent amoureusement les mains et se font un petit bisou, tout en feignant de s’excuser de ce manque de décence. Bobonne glousse gentiment pour se faire pardonner la salacité de la scène. C’est aussi eux qui, lors des pique-niques ou repas au restau, retiennent la place de l’époux/épouse qui doit arriver incessamment. Avec quelques « copines », on fait semblant de ne pas s’en apercevoir. On se pose les fesses sur le siège défendu, on arbore un regard d’huître : « Ah ! vous aviez réservé ? On savait pas qu’il fallait réserver les places… Ah ben, mince alors ! Oùsque j’vais me mettre moi main’nant ? » Ça ne les fait pas rire. Ils sont nés mariés et monogames. S’ils essayaient de se comporter autrement, leurs gènes protesteraient.

Il y a les solitaires qui marchent seuls, mâles ou femelles, ils vont droit devant eux sans s’occuper du reste. Jean-Claude, par ex., ex flic, ne va jamais sans son chien. Swann, qu’il s’appelle : « C’est à cause de Proust ? – Non, non, c’est à cause de ma femme ». Le général Coin-Coin fait de magnifiques photos avec un attirail qui doit peser lourd. Il sait très bien imiter le canard et obtient un succès attendu et jamais démenti aux réunions. Moi, je sais bouger les oreilles, mais ça n’éblouit personne. Jean-Louis, le plus… spécial du lot, ajoute, lui, qu’il sait bouger la queue. Ça ne nous fait même plus rire, depuis le temps. Et puis, il y a Hervé qui porte un nom prestigieux qui remonte aux Croisades et qui possède 1/35ème du château familial : « Pfff, même pas 20 m², mais bien plus en toits à rénover ! – T’as qu’à habiter sur le toit », observe sobrement Nanard, le plombier, qui a bâti sa maison tout seul avec sa femme. Hervé s’en fout, il habite chez une copine, une dure à cuire. Elle est chez elle, et si Hervé moufte, elle n’hésitera pas à le ficher à la porte. Il n’aura qu’à retourner chez sa douairière de mère. C’est elle aussi qui porte le sac-à-dos, parce que Hervé prétend que ça le fait transpirer : « Il me prend pour son mulet ». Elle ronchonne tout en tricotant, à une vitesse vertigineuse, de ses petites jambes. Alors, Hervé galope à distance respectueuse.

Tout à la fin de la colonne traîne le groupe des divorcés (encore) travaillés par leurs hormones. Ou alors, ils font comme si… Ils se bricolent crânement un masque de « sales gosses de la Communale », et avec eux c’est pas triste.

Au milieu, et sans adhésion particulière, se trouve le club des chipies – dont je suis – qui, commençant en flèche, termine en queue de course avec les « sales gosses ». Au fur et à mesure que nous descendons le long de la colonne en marche, nous remontons le temps, et régressons concomitamment.

Arrivées à ce stade, nous avons 15 ans. On nous reçoit avec enthousiasme et avec des joyeusetés rarement renouvelées : « C’était temps, on a perdu les ceintures de nos shorts et il faut qu’ils tiennent tout seuls ». Le club des chipies rigole et re-rigole trois minutes après parce qu’il nous faut bien tout ce temps pour comprendre la saillie (c’est le cas de le dire…). Eux sont déjà passés à l’étape suivante : « Pourquoi que vous portez pas de strings ? – Parce que c’est pas hygiénique. Nous, il nous faut du gros coton qui « bouille ». – Genre culottes Petit bateau ? – Ben oui, c’est à peu près ça. – Ben didon, pour certaines, ça doit être plutôt des culottes gros bateau ». Nous pouffons illico. Nous avons 10 ans. Et puis, il y a les prénoms. Celles qui ont la chance de s’appeler Sylvie ont droit à tous les égards, genou en terre et yeux blancs : J’ai perdu mon âme en perdant Sylvie… Pour moi, c’est moins class. Ça commence par Nini, puis la p’tite Nini. Et, très vite, ça devient Alors, la p’tite Nini, c’est vrai que t’aimes les sucettes ?… Ils se tiennent les côtes. Il leur en faut peu. Ceci dit, il y a pire : celles qui s’appellent Thérèse qui rit quand…, ou Marie-Thérèse qui, comme chacun sait, est obèse. Mais, revenons à la dernière rando. Voilà que Jeannot, 12 ans d’âge mental dans la vraie vie, se met à délirer sur la beauté de la région, sur les fleurs et les petits zoziaux. « Jeannot est un pouête », rigole Jean-Louis. « Oui, confirme un autre, je dirais même qu’il est pouêt-pouêt ». Nous nous tordons de rire, nous avons 8 ans.

Vous pensez peut-être qu’il est impossible de descendre plus bas ? Détrompez-vous. Et, l’avouerai-je ? Oui, il le faut bien puisque, toute honte bue, je boirai ce calice jusqu’à la lie. Je me suis entendue ajouter : « Et moi, je suis prout-prout ». C’est le délire.

Nous avons encore perdu quelques centaines de mètres sur les retardataires. Nous arriverons aux voitures trois bonnes minutes après les derniers. Nous avons 5 ans.

 

Annie Birkemeier (2012 ! C’est long huit ans et l’ancien noyau dur a été remplacé par un autre… et ce n’est plus pareil ! Snif ! La roue tourne…)

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