Blonde – Joyce Carol Oates – Danielle Guérin-Rose

 

Blonde – Joyce Carol Oates

 

Je n’ai jamais été de celles qui célébraient le culte de Marilyn. La blonde incendiaire me laissait froide. Je trouvais sa réputation surfaite, tant du point de vue de sa personne que de celui de son talent. Pour tout dire, elle ne me touchait pas.

Autant dire que je ne me suis pas jetée sur le roman de Joyce Carol Oates : « Blonde », à sa sortie, en l’année 2000. J’admire au contraire énormément Joyce Carol Oates, son écriture cruelle, profonde et dérangeante qui ne vous laisse jamais indemne. Et j’ai été très surprise quand, en l’année 2000, sortit ce pavé que l’écrivaine américaine consacrait à la vie de Marilyn Monroe. La grande Oates, avec son style gothique et noir, donnait donc dans le show-biz et tombait dans l’ornière des tabloïds ? Il me fallut vingt ans et le confinement du coronavirus pour sortir de mon erreur. Recensant leurs lectures favorites, plusieurs de mes correspondants citèrent «Blonde » parmi leurs livres préférés, et je me jetai donc enfin à l’eau, décidée mais toujours un peu méfiante.

Autant le dire tout de suite, « Blonde » est un roman magnifique, car c’est en effet Marilyn que l’auteur présente, et en même temps, ce n’est pas elle. C’est d’abord et surtout Norma Jean, une petite fille perdue, élevée par sa grand’mère qui meurt quand elle est encore très jeune, dont la mère déboussolée passera la majeure partie de sa triste existence dans des cliniques psychiatriques, une petite fille placée en orphelinat puis en foyer qui, toute sa vie, sera à la recherche de son père, disparu sans laisser d’adresse, et qu’elle déifie, le cherchant dans chaque homme séduisant qu’elle rencontre à Hollywood, sans jamais le trouver (elle imaginera un moment que c’est Clark Gable). Ses amants, nombreux, et ses trois maris, elle les appellera tous « papa » dans l’intimité, tant son désir d’un père est obsédant. Ce manque terrible se traduit aussi par un désir d’enfant désespéré, qu’elle ne pourra jamais mener à terme et qui, par deux fois, se conclura par un avortement et une fausse-couche.

Tout ce Norman Jean possède, au sortir de sa triste adolescence, c’est son corps de bombe incendiaire, qui la fait remarquer, quand elle n’est encore qu’une jeune épouse soumise, travaillant en usine, par un photographe de calendriers. Et même ce corps désirable, qui lui vaut de saisir sa chance pour accéder au tentant miroir aux alouettes qu’est Hollywood, il ne lui appartient pas, puisqu’on va le transformer en peroxydant à mort sa chevelure afin de pérenniser le mythe de la blonde sexy où l’ont précédée Jane Harlow, Lana Turner, et bien d’autres. Puisqu’on qu’on va s’en emparer, le manipuler et en abuser tant et plus, car cet Hollywood qui fait rêver les jeunes-filles n’est qu’un vulgaire bordel où on la traite, elle, l’enfant bégayante et naïve qu’elle n’a jamais cessé d’être, comme la dernière des prostituées, qu’on se repasse et qu’on viole impunément. Norma Jean, qui ne se reconnait pas dans cette création cinématographique qu’on appelle Marilyn Monroe, est comme prise au piège dans un système dont les producteurs prédateurs et leurs gros cigares sont les rois. Mais Oates ne fait pas pour autant de son héroïne une victime innocente. Norman Jean est à la fois ange et putain, roulant de lit en lit, d’homme en homme, multipliant les caprices et les retards sur les tournages, faisant refaire vingt fois les mêmes scènes (on l’accusa d’avoir hâté la mort de Gable après « Les Misfits » en l’épuisant par ses exigences).

Avec Oates, le mythe hollywoodien s’effondre dans la boue. Elle nous montre un univers qui, sous les projecteurs et les paillettes, se révèle impitoyable et monstrueux, qui transforme sa star en poupée désarticulée livrée à leur avidité. Norman Jean est restée bloquée dans une enfance qui l’a profondément blessée. Toute sa vie, elle sera  la proie d’un violent désir d’être aimée, et Hollywood, sous des dehors de conte de fée, ne lui offrira que le mépris, la solitude, la drogue et la destruction.

Ce n’est pas là la vraie Marilyn, celle qui deviendra une icône, qui fera rêver des générations, et chantera devant le monde entier « Happy birthday, Mr. Président » moulée dans une robe où elle peut à peine respirer (à l’envers du décor, Oates nous glisse dans l’intimité d’une nuit sordide avec ce fameux Président, d’une répugnante goujaterie, qui la traite comme une grue), car l’auteure n’a pas écrit une biographie, encore moins une hagiographie. « Blonde » est une fiction, la vie imaginée d’une idole, vue à travers son prisme d’écrivain. Mais qui peut savoir qui était la vraie Marilyn ? Etait-ce la jeune femme en robe blanche dont les jupes s’envolaient au-dessus d’une grille de métro, la chanteuse de l’orchestre de jazz féminin de « Certains l’aiment chaud », la garce criminelle de « Niagara », ou la star titubante, droguée, qui arrivait en retard sur les plateaux en peinant à tenir debout ? Celle qui rêvait d’avoir un enfant et qui craignait de devenir folle, comme sa propre mère ? Celle qui lisait Dostoïevski et « Les Pensées » de Pascal, offertes par Marlon Brando, qu’elle appelait Carlo et qui était le seul ami à savoir l’écouter, celle qui écrivait des poèmes, ou celles qu’on prenait pour une ravissante idiote, un petit oiseau sans cervelle ? Celle qui se livrait à des orgies avec Cass, le fils délaissé de Charlie Chaplin et son amant Eddie G. Robinson junior, formant avec eux un trio infernal et drogué, ou celle qui, malgré tout, possédait, quoi qu’il en soit, une âme innocente, avide de pureté ?

La Marilyn réinventée de Joyce Carol Oates est toutes ces femmes à la fois, et elle nous touche d’autant plus, dans sa solitude tragique, qui finira par la tuer. La mort de Marilyn à trente-six ans reste un mystère. On a parlé de suicide, d’accident, d’overdose, ou d’assassinat. Oates choisit la dernière hypothèse, mais quelle que soit la réalité, la seule vérité, c’est que Norman Jean Baker, plus connue sous le pseudonyme de Marilyn Monroe, est morte d’une infinie soif d’amour, qui, jamais ne fut étanchée.

 

 

Danielle Guérin-Rose
Juin 2020

1 Reply to “Blonde – Joyce Carol Oates – Danielle Guérin-Rose”

  1. Black and White
    Ella Fitzgerald et Marylin Monroë : deux amies, deux âmes sœurs.
    Cette dernière choquée que la très grande chanteuse de jazz ne puisse pas se produire au Mocambo pour des raisons de couleur d’épiderme a tout fait pour qu’elle y entre … par la grande porte. Exemplaire.

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