Sagesse, Bouddhisme et confinement – Jacques Eskénazi –

 

Sagesse, Bouddhisme et confinement

 

Pour les bouddhistes la période que nous venons de traverser s’apparente à un état intermédiaire que l’on appelle le bardo…

Retranscription d’un entretien sur France 2 « Sagesses bouddhistes » avec Philippe Cornu, spécialiste du bouddhisme tibétain, enseignant à l’université catholique de Louvain, auteur notamment du dictionnaire encyclopédique du bouddhisme. L’entretien est encore téléchargeable en Replay jusqu’à la fin du mois.

                                                           Je lui laisse la parole…

 

Où l’on évoque l’ennui et le mal être intérieur…

Ph. Cornu : J’ai passé cette période comme une semi retraite donc plus de pratique (…bouddhiste…), plus d’introspection, certes un petit peu seul par moments, mais en même temps beaucoup de communication grâce aux moyens actuels… Donc je ne me suis pas ennuyé pendant cette période…

Si on est tourné totalement vers l’extérieur, perdu dans les projections d’esprit, une telle expérience peut être évidemment très éprouvante, parce que tous les sujets de distraction, tous les sujets habituels d’agitation en quelque sorte ne sont plus là, et donc, si on a une angoisse intérieure, ce peut être difficile. Si par contre on est plus porté vers une forme d’intériorisation, de regard sur soi-même et sur les autres mais de façon plus introspective, (…sic…) cette expérience peut être vécue d’une façon extrêmement paisible et profonde.

 

Où l’on se familiarise avec le bardo tibétain…

Ph. Cornu : Le bardo est en quelque sorte un état d’esprit qui s’étend entre deux ruptures, donc pour nous, entre le début du confinement et la fin du confinement. Donc, c’est une période où on rentre dans un état d’esprit un peu particulier. Après la rupture il y a un autre bardo qui suit avec un autre état d’esprit… il y a vraiment un changement profond du mode d’existence, du mode de vie et du mode de l’esprit pendant cette période. C’est un espace-temps qui est vécu sur un mode singulier…Par exemple il y a le bardo du rêve : à partir du moment où on se met à rêver, jusqu’à la fin du rêve on est dans un temps un peu particulier…chaque bardo a sa propre temporalité, son propre espace. Le plus connu est le bardo « post mortem » : il y a dans le bouddhisme une succession d’existences et, la mort étant vécue comme un passage, il y a un état intermédiaire avant de reprendre naissance, et cet état peut durer plus ou moins longtemps.

Les sentiments qui accompagnent un bardo, c’est d’abord un changement d’habitudes, une sorte de perte de repères, et c’est là qu’il y a quelque chose d’intéressant à vivre parce que l’on change un peu de routine : il n’y a plus la routine habituelle il n’y a plus les repères habituels, et c’est ce qui permet de revoir autrement sa vie. Si on saisit cette opportunité pour regarder véritablement au fond de soi-même la manière dont on fonctionne habituellement, et regarder les pensées, les émotions qui nous traversent, il peut y avoir du désarroi, de la peur, de la colère aussi, car le confinement c’est quand même un manque de liberté ! Mais est-ce que la liberté c’est véritablement la liberté de bouger de faire ce que l’on veut à n’importe quel moment, ou bien est ce que la liberté c’est plutôt une attitude intérieure, c’est là qu’on peut se poser aussi la question. On peut très bien se retrouver tout à fait libre dans sa pensée.

 

Où il est question de l’après, d’espoir et d’émotions…

Ph. Cornu : L’espoir n’est pas un mot véritablement privilégié dans le bouddhisme, parce que l’espoir c’est l’opposé de la crainte, donc espoir, crainte, peur, ce sont des opposés qui sont de l’ordre de l’émotion, et l’émotion c’est quelque chose qui nous amène à avoir des états d’esprit un peu perturbés ! Donc l’espoir, ça peut être franchement une naïveté…Il n’y aura d’espoir que si on change véritablement, si on transforme véritablement et nous-même et notre société. Sinon il n’y a pas d’espoir particulier.

La première chose à faire c’est de regarder toutes ses émotions. Les regarder, ce n’est pas les épouser, ce n’est pas prendre fait et cause pour elles …Les pensées et les émotions c’est un peu des vendeurs de commerce : ils ont toujours quelque chose à vous vendre, mais en réalité derrière il n’y a rien ! Donc, pensées et émotions ne vont prendre le pouvoir sur nous que si on leur accorde ce pouvoir.

En réalité, une pensée ou une émotion n’ont pas de pouvoir en soi, c’est juste comme une vague qui s’élève dans notre esprit, et cette vague, si on la laisse se dissoudre, elle revient dans l’océan de notre esprit. Par contre, si on la saisit, on en fait un glaçon ! Donc si on regarde une pensée sans l’épouser, sans prendre fait et cause pour elle, on ne la nourrit pas on ne lui donne pas le pouvoir et cette pensée, elle se dissout comme une bulle…si par contre on la suit elle laisse des traces dans notre esprit, elle crée des conditionnements et ce sont ces conditionnements qui vont créer notre façon de fonctionner dans le futur. Nous sommes des êtres d’habitude, il ne faut pas l’oublier, et là justement (…dans le contexte du confinement…) l’intéressant c’est de ne pas suivre nos habitudes.

 

Où il est question de distanciation, de communication, et d’interdépendance…

Ph. Cornu : La distanciation actuelle est une distanciation physique, ce n’est pas une distanciation sociale… c’est le moment de voir notre responsabilité les uns par rapport aux autres : ce virus on peut en être porteur, et, le fait de faire attention à la distance, c’est faire attention à l’autre. Je me distancie pour le bien-être de l’autre.

Puisqu’il n’y a pas ce contact physique, il y a un sentiment de manque. L’absence de communication entraîne un sentiment de manque et il faut communiquer par d’autres moyens : la vidéo, la visio-conférence… mais il ne faut pas tomber dans le piège de penser que cela peut remplacer la véritable communication en présentiel, cela n’a rien à voir, cela ne remplace pas le contact direct. Ce n’est pas quelque chose qui remplace, c’est quelque chose qui permet de passer cette période et d’apprendre des moyens techniques qui seront à utiliser dans le futur, mais modérément !

L’interdépendance, on la voit à tous les niveaux : au plan personnel par exemple, on peut être porteur du virus. On a donc une responsabilité qu’on n’a pas l’habitude d’avoir par rapport aux autres en temps ordinaire, donc ce sera le moment de penser aux autres à ce niveau-là. Et puis il y a l’interdépendance au niveau économique …C’est la difficulté de vivre dans une société qui fonctionne à flux tendu alors qu’en réalité on a besoin de préparer les choses, de les prévoir à l’avance. On ne peut pas initier de changement de l’extérieur : s’il n’y pas de prise de conscience intérieure individuelle, il ne se passera rien. Il nous faut donc céder un peu moins à la surconsommation, à la fébrilité, regarder un peu plus les richesses que l’on a à l’intérieur…A-t-on besoin de tant de choses que nous le pensons ?

Tout cela permet de prendre conscience de l’illusion de notre société : on est dans une société de spectacle, d’illusion, d’attractivité, du tout, tout de suite …Là (…en période de confinement…), non, il faut être patient!

 

 Jacques Eskénazi

 Royan, le 15 Juin 2020

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *