Café philo  opportuniste (2) sur le thème : quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ? Suite …et fin : L’apport du physicien Etienne Klein – Jacques Eskénazi –

                   Café philo  opportuniste (2) sur le thème : quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ?
                   Suite …et fin : L’apport du physicien Etienne Klein
 
 
            -Morceaux choisis extraits de « La Grande Librairie » du Mercredi 13 Mai  

 

Quelques citations tirées des entretiens…

Pascal : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre »

André Comte Sponville « Le bonheur n’est ni dans l’être, ni dans l’avoir, il est dans le faire. Le seul vrai bonheur est dans l’acte »

Jules Renard : « La vie est brève, mais on s’ennuie quand même »

Montaigne : « Nous sommes nés pour agir »

 

Où il est question d’ennui…                                                

Busnel : Nous ne sommes pas égaux finalement face au vide et à l’ennui. Quel regard le physicien que vous êtes porte-t-il sur l’ennui ? Regard d’un scientifique sur un problème philosophique…

Klein : l’ennui a toujours une mauvaise réputation : il serait stérile, il serait « ennuyeux » au sens propre du terme ! Mais je pense aussi que l’ennui peut avoir des ressources :  il peut être source d’inspiration et permettre d’accéder à ce que Stéphane Mallarmé appelait « des attitudes lucides »

Et puisque vous me parlez de confinement, je dirais que je l’ai vécu comme une sorte de montagne symbolique…il m’a permis de pratiquer une forme d’alpinisme de l’âme ! Je ne dis pas que j’y suis parvenu, mais j’ai tenté de profiter de ce temps très spécial pour essayer de me mettre en phase avec ma propre pensée

 

Où il est question de vide et de néant.

 Busnel : Quand on parle de l’ennui, on dit souvent que c’est la confrontation au vide et au néant, deux mots sur lesquels les physiciens travaillent

Klein : le vide et le néant se distinguent par le fait que le vide contient au moins l’espace alors que le néant ne contient absolument rien ! Le néant comme dit Bergson, c’est « une idée destructrice d’elle-même ». Dès que vous pensez le néant, par l’effet simple de votre entendement vous allez lui attribuer une extension, une matérialité, une corporalité que, en tant que néant, il ne peut pas avoir. Le néant est une chose que l’on ne peut penser que si l’on n’y pense pas, alors que le vide, n’étant pas le néant c’est déjà quelque chose ! La question est donc : qu’est-ce que c’est que le vide ? Certains dictionnaires philosophiques nous disent : le vide c’est ce qui reste quand on a tout enlevé, sauf que, ce qui reste, quand on tout enlevé, c’est le néant ! Donc la bonne définition du vide c’est ce qui reste quand on a tout enlevé, sauf le vide…Le vide c’est ce qui reste quand on a retiré tout ce que la théorie (…la physique…) dit qu’on peut retirer. Du coup, le vide de la physique classique, celle de Newton, n’est pas le même vide que celui de la physique quantique, ni celui de la théorie de la relativité générale d’Einstein…La physique fait cohabiter plusieurs sortes de vides différents dont on voit mal comment ils pourraient cohabiter dans l’univers puisque, s’il y a plusieurs vides qui cohabitent, cela veut dire que l’un d’entre eux contient les autres, et, s’il contient les autres, c’est qu’il n’est pas vide.

 

Définition du vide, dictionnaire philo de Comte Sponville, p.1054 :

« Ce n’est pas un néant qui n’est rien, mais une portion d’espace que rien ne remplit, sinon l’espace lui-même qui n’est pas rien. Se dit aussi par métaphore de ce qui est vain ou creux. Les désirs vides chez Epicure sont ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires, par exemple les désirs de gloire, de pouvoir, ou de luxe. Ils sont par nature illimités donc sans objets susceptibles de les remplir ou de les satisfaire. L’insensé n’en a jamais assez, il court après ce qu’il croit lui manquer donc après le vide en lui qu’il ne cesse de creuser. Occupe-toi plutôt de ton ventre plus facile à remplir »

 

Où il est question de temps, d’espace, et d’espace-temps…

  1. Klein : le confinement ne va changer aucune des équations de la physique et encore moins la façon dont les physiciens vont mathématiser le temps. Ce qui est modifié par le confinement c’est notre rapport au temps, notre sensation du temps… Quand on parle de confinement, on l’associe toujours exclusivement au temps : combien de temps va-t-il durer, etc.…, alors que notre confinement dans le temps, il est permanent ! Nous sommes toujours confinés dans l’instant présent nous ne pouvons pas en sortir ! Le temps se donne à nous comme une étreinte vis -à- vis de laquelle nous ne pouvons être que passifs et nous ne pouvons quitter l’instant présent corporellement que par le biais de la mémoire, de l’imagination ou de la pensée, mais physiquement nous sommes confinés dans le temps. Et donc le confinement dont on parle, c’est un confinement dans l’espace : tout d’un coup notre logement s’est transformé en cage plus ou moins confortable, et l’impossibilité de se déplacer librement, alors que d’habitude l’espace est le lieu de notre liberté. Notre hyper volume dans l’espace-temps s’est soudain rétréci et c’est en effet une expérience très troublante…Je me suis raccroché à quelques notions de physique quand je faisais la queue à la boulangerie : si on considère la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, même quand vous êtes confinés dans l’espace, que vous êtes condamnés à demeurer dans un lieu fixe, que vous êtes donc peu mobile, Einstein nous dit que dans l’espace-temps et pas seulement dans l’espace, nous allons à la vitesse de la lumière tout le temps…A chaque seconde de notre vie dans l’espace-temps, nous parcourons 300.000kms et ça quand vous êtes immobile dans une queue à attendre qu’on veuille bien vous laisser entrer c’est une griserie  existentielle salvatrice.

 

Où il est question d’humanisme dans le monde d’après…

Busnel : Quelle philosophie pour demain ?

  1. Klein:…Il y a bien sûr des leçons à tirer de cette expérience et ce qui m’a frappé c’est que, il y a trois mois on parlait beaucoup de la fin du monde , on faisait joujou (…sic…) avec le spectre de l’effondrement, et quand on a laissé de côté cette idée de fin du monde …et alors que nous sommes dans l’urgence, alors que, tout autour de nous les choses s’effondrent, notamment dans le domaine économique, alors que le monde est devenu encore plus imprévisible qu’avant, nous parlons du monde de demain! Un des effets de ce virus, c’est d’avoir réactivé la faille du temps ! L’idée de la fin du monde, qui était si prégnante au début du virus, a été remplacée par l’idée du monde de demain dont on se demande s’il sera identique ou non au monde d’avant. En tout cas, on ne doute pas qu’il existera, et ça me semble être une sorte de « come-back » assez surprenant de l’idée de futur dans le temps présent.

C.Fleury : On a parlé de Montaigne qui est l’un des grands apôtres de l’humanisme, on a parlé de la sagesse, d’amour de la vie… je crois que tout cela ce sont des règles qui sont absolument déterminantes pour demain. Il y a peut-être une occasion à saisir : nous sortons d’une phase de désenchantement assez forte, de désamour aussi de l’état de droit. Je vois qu’il n’est peut-être pas impossible qu’il y ait de nouveau un amour envers l’état de droit, pourquoi ? Parce qu’on se rend compte que les gestions de la pandémie par les dictatures franchement on n’en veut pas !

Je suis assez partisan de l’action, de cette notion de sujet agent : on traverse les épreuves, on traverse les vulnérabilités, tout simplement en retrouvant un destin un peu capacitaire, et là n’importe quel acte fait son travail : s’investir, retrouver sa relation au monde, s’engager, aimer, faire lien etc.…tout cela nous porte et produit une augmentation de soi C’est ce qui nous préserve !

Comte Sponville : il faut dire quelles philosophies au pluriel ! La philosophie n’est pas une science, ce n’est pas un savoir : vous prenez trois philosophes, et en gros vous avez trois philosophies différentes et c’est très bien comme ça ! C’est pour ça qu’il faut philosopher soi-même …J’ai besoin de philosopher moi-même, puisque les autres ne sont pas d’accord entre eux…il faut donc parler des philosophies au pluriel et ce qu’il faut souhaiter pour demain, en tout cas pour la plupart d’entre elles, c’est qu’elles soient humanistes et rationnelles pour que la vie soit autre chose qu’un simple fait biologique».

Jacques Eskénazi
Royan, le 26 Mai 2020

2 Replies to “Café philo  opportuniste (2) sur le thème : quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ? Suite …et fin : L’apport du physicien Etienne Klein – Jacques Eskénazi –”

  1. Étienne Klein a toujours su nous dévoiler le sens caché du monde. Il n’est qu’à lire ses « anagrammes renversantes » dont voici quelques extraits :
    La gravitation universelle : loi vitale régnant sur la vie.
    La madeleine de Proust : la ronde ailée du temps.
    L’Origine du monde, Gustave Courbet : ce vagin où goutte l’ombre d’un désir.
    Aurore Dupin, baronne Dudevant, alias George Sand : valsera d’abord au son du piano d’un génie étranger.

  2. Epicure n’est pas mauvais non plus quand il nous conseille de remplir le vide de nos ventres plutôt que de courir après le vide de la gloire et de l’ambition…Je ne peux que l’imaginer attendre impatiemment l’ouverture des bars et restaurants s’il était parmi nous…

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