Café philo opportuniste sur le thème :  Quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ? – Jacques Eskénazi –

Café philo opportuniste sur le thème :
                Quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ?

(Morceaux choisis extraits du dernier LGL de F. Busnel sur la 5)

 

 Avertissement préliminaire : ces propos ont été retranscrits le plus fidèlement possible. Compte tenu qu’il s’agit de langage parlé, donc parfois un peu déstructuré, j’y ai rajouté, sous ma seule responsabilité et pour la clarté de la lecture, des ponctuations et des annonces thématiques qui par définition ne figurent pas dans les différentes interventions. Je tiens à préciser que je ne suis pas forcément du même avis que certaines interventions… 

                                                                                                    Jacques Eskénazi

                                                                                                                     

Les invités : Etienne Klein, Cynthia Fleury, André Comte Sponville

Bibliographie :
«Le petit traité des grandes vertus» – André Comte Sponville
«La fin du courage» « Le soin est un humanisme»- Cynthia Fleury,
«Le cahier de l’Herne» consacré à André Comte Sponville
«Je ne suis pas médecin, mais…» Etienne Klein

 

F.Busnel : «Il en fallait du courage pour affronter 2 mois de confinement – Il en faudra également pour affronter une réalité dont on ne sait pas exactement de quoi elle sera faite. Il en faut aussi du courage pour penser par soi-même. Où le trouver ?… Mieux vivre c’est mieux penser… »

– Où il est question de l’idée de mort dans nos sociétés…

A.Comte Sponville: la 1ère chose à dire c’est que c’est la première fois à ma connaissance que l’on bloque l’économie d’un pays pour sauver des vies humaines. C’est une bonne nouvelle : ça veut dire qu’on accorde davantage de prix à la vie humaine aujourd’hui que dans les décennies ou dans les siècles passés. Rappelons la grippe espagnole avec 50 millions de morts où personne n’a confiné, les grippes asiatiques ou les grippes de Hong Kong dans les années 50/60. Chez nous, on pouvait craindre 300.000 morts, c’était inacceptable, donc on a décidé de tout arrêter…On en est à 26/27.000 morts aujourd’hui, ça c’est l’aspect sympathique (…sic…). Mais à côté de ça, on a le sentiment que l’idée même de la mort est devenue inenvisageable et ça, ça m’inquiète un peu plus, c’est pourquoi j’avais annoncé aux lecteurs d’un journal (…Le Monde…) deux nouvelles : une mauvaise, c’est qu’on va tous mourir, et une bonne, c’est que l’énorme majorité d’entre nous mourra d’autre chose que du COVID19.

            …Ce qui m’a frappé c’est l’immensité des peurs qui ont surgi, alors que les experts pronostiquaient moins de 1% de taux de létalité, soit approximativement entre 0,5 et 0,7% des groupes touchés. On a donc plus de 99% de chances de ne pas en mourir si on l’attrape.

D’un côté, c’est bien qu’on veuille sauver des vies, et de l’autre c’est étonnant qu’on s’affole à ce point pour une maladie qui, au demeurant, est relativement bénigne… Il meurt 600.000 personnes /an en France et, ce qui m’a frappé, c’est plutôt l’affolement des médias qui décomptent tous les soirs le nombre de morts du COVID 19, alors qu’on pourrait décompter tout autant le nombre de morts du cancer, d’une crise cardiaque ou d’un  AVC !

…Toute mort est triste, mais pourquoi s’affoler à ce point sur celle-ci ? On me dit : parce que là c’est contagieux, et que la contagion justifiait le confinement et que l’on prenne des précautions ! Je n’ai jamais contesté le confinement, j’ai toujours dit qu’il fallait le respecter ! Mais pourquoi avoir peur d’une maladie qui n’est mortelle que dans moins de 1% des cas, alors qu’il y a en France 225.000 nouveaux cas d’Alzheimer chaque année. Taux de guérison d’Alzheimer : 0%, taux de guérison du COVID19 : 99,3% …ce n’est pas du tout la même chose ! J’ai été frappé par le courage des soignants… mais je me suis étonné de cette peur que l’on voyait partout alors que moi-même qui suis un anxieux et qui ne suis pas plus courageux qu’un autre, cette peur je n’arrivais pas à la ressentir !

Je vais sûrement choquer : les enfants sont beaucoup moins exposés que les plus âgés et pour l’instant ceux qui en meurent ont plus de 60 ans. A 68 ans je fais partie des groupes à risque, alors que mes enfants qui ont 30/40 ans sont moins exposés que moi : c’est beaucoup plus rassurant ! Dans la grippe espagnole le pic de mortalité était autour de la trentaine. C’est beaucoup plus triste, non pas que la mort des vieux soit indifférente ; je dis que tous les êtres humains sont égaux en droit et en dignité mais toutes les morts ne se valent pas : c’est beaucoup plus triste de mourir à 30 ans qu’à 68 ou 90 ans.

  1. Busnel : Pourquoi toutes les morts ne se valent-t-elles pas ?
  2. Comte Sponville : lorsqu’on a vu qu’une jeune fille de 16 ans est morte du COVID19, alors là on a considéré que cela changeait de nature, puisque les jeunes eux aussi sont attaqués… mais ça fait partie de la vie ! Pour Montaigne « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant. »

Il faut demander aux médecins de mettre cette phrase à l’entrée devant les hôpitaux. La médecine est là pour nous soigner.

  1. Busnel : Quelle société serions-nous si nous laissions nos aînés mourir ?
  2. Comte Sponville : Il n’est pas question de les laisser sans soins…! Mais si l’on dit que le but de la médecine c’est d’empêcher les gens de mourir, on fait un contresens… Quand on dit qu’aujourd’hui on meurt de moins en moins c’est un contresens : en réalité on vit de plus en plus. Mais au bout du compte on n’en meurt pas moins, c’est un taux statistique : le taux individuel de mortalité n’a pas bougé d’une décimale depuis 200 000ans, il est égal à 100%. Tant qu’on n’accepte pas l’idée que la mort fait partie de la vie, on fait un contresens sur la vie et non sur la médecine. Le but de la médecine c’est de nous soigner et pas de nous empêcher de mourir… La mort est normale, la mort n’est pas une maladie… Quel que soit le nombre de morts au bout du compte, et même si tout le monde le déplore, la moyenne d’âge des morts du COVID19 est de 81 ans. Ça ne veut pas dire que ce n’est pas triste, ça veut dire que pour les parents et grands-parents que nous sommes, c’est quand même rassurant de penser que, pour une fois, nos enfants sont moins exposés que nous.

 – Où il est question de vie biologique et de vie tout court…

  1. Busnel : les sociétés démocratiques se sont habituées à l’idée qu’après tout, la médecine devait nous empêcher de mourir et que peut-être un jour on deviendrait immortels. C’est une erreur d’éducation ?
  2. Fleury : Quand on défend la vie on doit le faire de façon indivisible… Ce n’est pas simplement en s’intéressant à l’aspect biologique de la vie qu’on défend la vie chez un homme Pour le coup, la survalorisation actuelle de la vie biologique met en danger la vie. Car pour quantité de personnes, tout ce qui n’est pas biologique : la vie spirituelle, la vie démocratique, la vie familiale, la vie aimante, nourrit leur désir de vivre. Du coup on a mis en danger nos aînés en voulant les protéger à tout prix en les sur-confinant. Quand vous avez 96/98 ans le temps qui est devant vous ce n’est pas la même chose que quand vous avez 45 ans : c’est un temps qui joue avec l’irréversible, il n’y a plus de logique de rattrapage derrière.
  3. Busnel : c’était une erreur ce confinement ?

C.Fleury : Non, mais ce qui est certain c’est que cela a renforcé des vulnérabilités. Heureusement, quantité d’EHPAD se sont confinés avec les résidents et ont créé d’autres manières de faire du lien:  il était hors de question de créer du sur-confinement dans le confinement. Les soignants ont dit : on est là, on fait bloc et on crée une communauté fraternelle, et c’est ça qui va faire qu’on va traverser… C’était la seule chose à faire

Autre exemple : on demande aux réanimateurs de ne pas permettre aux familles de venir dans les salles de réanimation …Ce n’est non seulement pas humain mais c’est contre-productif. Il faut s’organiser différemment, aller dans des protocoles de sécurisation maximum et voir comment permettre aux aidants de la famille de rentrer dans les établissements. La leçon c’est ça : quand on défend la vie on la défend avec l’ensemble des humanités et pas simplement avec une approche purement organique des choses.

Sur le deuxième point : la mort …est ce qu’on a du mal avec la mort dans nos sociétés, je crois que oui…Ce n’est pas forcément une mauvaise chose car on a tous envie de vivre ! Alors si dans un premier temps ça se comprend facilement, dans un deuxième temps ça nous fragilise :  dès qu’on bascule dans le déni de la mort on va entrer dans un clivage total, on va préférer la sécurité à la liberté et on va entrer dans ce que André Comte Sponville appelle l’ordre sanitaire.

 – Où il est question de pan-médicalisme…

  1. Comte Sponville : …Le pan -médicalisme, c’est une menace ! Ce dans quoi nous sommes, ce n’est pas l’ordre sanitaire, c’est le sanitairement correct, autrement dit, si on ne prend plus la vie que dans son sens biologique l’essentiel ce n’est plus la spiritualité, la sagesse, l’amour, ou le courage…mais c’est la santé ! Et si la santé devient la valeur essentielle, alors la médecine est la chose du monde la plus importante : c’est ce que j’appelle le pan-médicalisme. Ce que j’entends par pan -médicalisme c’est l’idéologie qui tend à considérer que la santé est la valeur suprême, et que donc il faut tout soumettre à la médecine, non seulement la gestion de nos maladies ce qui est normal, mais aussi la gestion de nos vies voire de notre société ce qui est beaucoup plus inquiétant ! J’illustre le pan -médicalisme par une boutade de Voltaire « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen pour atteindre ce but suprême que serait la santé on assiste à un revirement complet par rapport à 25 siècles de civilisation (…où on considérait à l’inverse que la santé n’était qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur…) et donc on tend vers une médicalisation à l’extrême de toute la société.

 – Où il est question de la santé en tant que bien et non en tant que valeur…

  1. Busnel : Doit-on comprendre que la santé n’est pas la valeur suprême ?
  2. Comte Sponville: la santé n’est pas une valeur du tout, la santé c’est un bien, c’est quelque chose qu’on peut désirer, espérer, envier… je peux envier quelqu’un parce qu’il est en meilleure santé que moi je peux envier quelqu’un parce qu’il est plus riche que moi, mais une valeur ce n’est pas quelque chose qu’on peut envier c’est quelque chose qu’on peut admirer! Je ne peux pas admirer quelqu’un parce qu’il est plus riche que moi ou qu’il est en meilleure santé que moi je peux l’admirer parce qu’il est plus généreux, plus courageux, plus aimant… On est donc en train de faire de la santé qui est un bien (…mais pas une valeur…) une valeur suprême ! Du même coup on aboutit à une situation de ce genre -là :
  3. Comte Sponville évoque un dessin de Sempé paru dans « Le Monde », où une vieille dame s’adresse à Dieu dans une église en lui disant : « Mon Dieu, mon Dieu, j’ai tellement confiance en vous que des fois je voudrais vous appeler Docteur ! -…

Dieu est mort vive la Sécu ! Même pour l’athée que je suis, la santé, la médecine, la Sécu, ça ne tient pas lieu de spiritualité !

 – Où il est question de courage, voire de résilience…

  1. Busnel : Parlons de spiritualité et de vertu : le courage est-il une valeur ou une vertu?
  2. Fleury : la bonne nouvelle, c’est que lorsqu’on éprouve une phase de découragement c’est un chemin assez précieux pour retrouver le courage, de la même façon que la peur est un chemin précieux pour trouver celui du courage. Il n’y a pas de courage sans peur et peut-être qu’il n’y a pas de vrai courage sans cette lame de fond de découragement qui nous saisit, et qui fait qu’à chaque fois on ressaisit en soi cette dynamo intime, cette vertu, qu’il ne faut pas laisser inactive… il n’y a pas à fustiger la peur : elle est là, elle est déterminante dans la défense de l’organisme. La peur est naturelle, elle nous permet de nous protéger, d’être en alerte, d’être vigilants

Mais au-dessus, il y a la panique, la phobie, le trouble supérieur qui va faire que, tout d’un coup, au lieu de passer, de traverser à l’intérieur de la peur, on y reste figé, assigné à résidence, on devient obsessionnel et on est dans la paranoïa…Et là on est dans un danger absolu parce qu’on passe au tamis de la peur tout ce qu’on voit…

Le courage nous permet justement de prendre la décision de dépasser cette peur, et de comprendre que notre relation à la vie passe par une tolérance au risque, à l’incertitude.

C’est ça qui est très compliqué dans notre société, car notre société refuse le risque, elle refuse l’incertitude, elle considère que l’incertitude c’est déficitaire, que c’est le contraire de la raison… que c’est le contraire de la performance, car de fait c’est beaucoup plus simple d’être performant quand on sait exactement ce qu’on va faire. Et donc c’est ça l’intérêt de cette crise : on est un peu sidéré par cette émergence, mais on va quand même se dire il y aura un événement, il y aura une sublimation possible…

Les générations actuelles se plaignent de ne pas pouvoir faire l’histoire, de ne pas pouvoir faire un commencement : c’est maintenant qu’il faut agir car la mondialisation dérégulée a pris un petit revers dans la tête… La vérité, c’est que la norme la plus basse fait la loi, et que la norme la plus basse aujourd’hui c’est Wuhan. Donc tout ce qui passe à cet endroit-là fait en sorte que, par le système, nous sommes inter connectés, dépendants de vulnérabilités énormes …les risques se propagent au travers du système mondial…..Alors que faire ?… Soit on se replie, on redevient des fiefs, ce qui serait d’une tristesse absolue et on abandonne la mondialisation qui est quand même une conquête géniale… soit on continue comme ça, et là, c’est un travail d’ensemble de coopération internationale, de se dire qu’il va falloir grimper en norme social, démocratique, environnemental … Cette aventure-là, en tout cas collectivement, c’est une aventure digne de ce nom pour le 21ème siècle …En tout cas les idées régulatrices sont là, et en tant que philosophe, je considère que c’est plutôt une chance qu’une malchance…

 

Socrate au secours !

A vous amis du Blog d’émettre vos opinions sur la vie…après !

 

Jacques Eskénazi

Royan, le 18 Mai 2020

4 Replies to “Café philo opportuniste sur le thème :  Quelles leçons les philosophes tirent-ils de la crise actuelle ? – Jacques Eskénazi –”

  1. Merci à Jacques Eskénazi de nous avoir rappelé de façon circonstanciée cette émission avec André Comte-Sponville (et d’autres que je laisserai de côté pour l’instant).

    Car, ne nous y trompons pas, l’acteur principal, ici, c’était Comte-Sponville, méthodique,
    précis malgré le foisonnement des idées et leur nouveauté. Oui, on peut parler de nouveauté car il a su, avec l’élégance d’un penseur du XVIIIème et le dandysme élitaire d’un diplomate britannique, asséner des vérités qui ne sont pas à la mode (nicht Salonfähig, comme on ditchez les Teutons !).

    Il ose dire que toutes les morts ne se valent pas. Il a raison, mais ça ne se dit pas… Le dauphin des Verts en Allemagne a osé aller un peu plus loin dans cet ordre d’idées. Il a déclaré qu’on détruisait le moyen de subsistance de millions de familles et compromettait l’avenir de millions d’enfants pour sauver la vie de quelques milliers de vieillards qui, de toute façon, seront morts dans 6 mois-1 an ! Le résultat ne s’est pas fait attendre : sa vie politique est fichue… Dans le même temps, on nous accuse de façon incantatoire d’avoir sacrifié « nos anciens » – ce qui est faux et semble avoir pour but principal la culpabilisation récurrente de la société à laquelle on répète à l’envi que l’on mesure le degré de civilisation d’un peuple/nation/population à la façon dont ils traitent leurs vieux. On n’a jamais envoyé de « vieux » faire la guerre pour sauver la jeunesse, que je sache… De tout temps on a envoyé la jeune génération se faire tuer pour sauver les gens installés dans la vie et leurs biens (par définition : les + ou – vieux !)

    Comte-Sponville a magistralement démontré la différence entre « valeur » et « bien » : la
    santé – rappelle-t-il – est un bien, pas une valeur, contrairement à ce que prétend la nouvelle doxa !

    Ah ! la tête effarée de Busnel… Jouissif ! Il n’osait piper mot, mais il avait l’air d’un premier
    communiant qui aurait eu la vision du diable à travers l’hostie.

    Très intéressante aussi : l’interview ce matin de Finkielkraut par le duo Salamé/Demorand.
    Enfin une interview où Finkie pouvait parler jusqu’au bout de ses idées sans être interrompu, selon l’habitude, par un ramassis de bien-pensants qui se donnent des airs de courageux défenseurs du BIEN en le faisant passer pour un bouffon préhistorique. La curée à bon compte, sans grande mise en danger !

  2. Annie ouvre le débat…
    Je dis : le format magazine dans lequel évolue Busnel n’est pas propice au débat, mais plutôt au « matraquage » d’idées personnelles! Compte tenu de la présence quasi monolithique de ces trois monstres de la pensée je trouve qu’il fait mieux que résister….
    Je dis : compte tenu de ce même format, les intervenants sont également pris au piège d’une certaine forme de « pensée unique », quitte à être incomplets.
    Ainsi : Comte Sponville n’est pas critiquable quand il dit « Toutes les morts ne se valent pas ». Qui oserait contester qu’il est plus triste de mourir à 16 ans qu’à 94 ans?
    Je dis : il et incomplet. Au delà de l’infinie tristesse il y a ,pour les parents,le sentiment d’injustice absolue…
    Il n’est pas critiquable non plus quand il évoque l’absolue certitude de notre finitude
    Je dis : là aussi il est incomplet. Si toutes les morts ne se valent pas, toutes les vies ne se valent pas non plus…Qui sait les trésors que Schubert, Mozart ou Van Gogh auraient encore livrés à l’humanité s’ils n’étaient pas décédés prématurément?
    A l’inverse si MM Staline, Hitler ou autres Pol Pot avaient eu la bonne idée de décéder prématurément, nul doute que l’humanité s’en serait mieux portée…

  3. Une maladie bénigne ! Il y va fort le Dédé. Pour un peu, il donnerait raison à Trump, Bolsonaro et consorts. Certes le nombre de morts liés au coronavirus est à relativiser au regard d’autres causes de mortalité mais c’est une réflexion a posteriori. Au début de la pandémie, personne, pas même les experts en virologie, ne connaissait le taux de létalité du virus et ne savait si ça allait toucher plus les vieux que les jeunes. Un taux de létalité de 0,5%, c’est quand même un risque de 200 à 300 000 décès dans le cas où 60% de la population aurait été infectée en France. Certes, il eut été préférable d’éviter le confinement et de faire comme les Suédois en respectant scrupuleusement les consignes de distanciation sociale. Mais demander ça a des Latins alors que même Merkel ne s’y est pas aventurée dans un pays connu pour son sens de la discipline !
    Ce qui m’a personnellement frappé dans cette crise, c’est que le Covid a réussi à confiner près de 4 milliards d’êtres humains, parfois de manière autoritaire mais globalement cette mesure a été acceptée bon gré, mal gré. Tout s’est passé comme si l’humanité avait conservé en mémoire la peur des grandes pandémies (peste noire, grippe espagnole, …). Le confinement est lui-même un moyen ancestral, moyenâgeux de survie collective.
    Faut-il y voir un risque supplémentaire de « servitude volontaire » ? Il faut rester vigilant. Nôtre société devient de plus en plus hypocondriaque, la mort est de plus en plus vécue comme un échec de la médecine,…. Oui, la santé doit rester un bien et ne pas devenir une valeur, il ne faut pas survaloriser la vie biologique, il faut accepter notre finitude, le risque, l’incertitude,…pour aimer la vie.

    L’un des paradoxes de cette crise, c’est que l’épidémie remet la nature, c’est à dire le concret, au centre du jeu tout en favorisant l’accélération du monde numérique, du monde virtuel : télétravail, télé-enseignement, télé consultations, télé conférences, ….. . Autre paradoxe, alors que le Covid alimente les réflexes nationalistes (fermeture des frontières, …), force est de constater que les grands gagnants du confinement, ce sont les GAFA, entreprises mondialisées par excellence. La mondialisation reste quand même une « conquête géniale » comme le dit C. Fleury. La coopération entre tous les laboratoires du monde pour trouver un vaccin contre le coronavirus en est une bonne illustration. Qu’elle mérite une meilleure régulation, qui s’en plaindrait !

    Quelles autres leçons philosophiques tirer de cette crise ?
    Je laisserai la parole à Comte Sponville interrogé sur les enseignements positifs de la crise.
    L’importance de la solidarité : cette crise a montré bon gré, mal gré que nous formons un corps social intime et interdépendant. Nous sommes dans le même bain et nous n’en sortirons qu’ensemble.
    Le goût de la liberté retrouvé après cette assignation à résidence.
    L’amour de la vie, d’autant plus précieux quand on comprend qu’elle est mortelle. Philosopher, c’est apprendre à mourir !

  4. Jean Paul rejoint (…et alimente…)le débat
    – Un point qui m’a également interpellé depuis le début de la crise à Wuhan: comment les chinois ont-ils donc fait pour confiner 12 millions de personnes? Jamais on ne pourrait faire ça chez nous…Démonstration faite : malgré ce qu’on dit de notre tempérament et habitudes, mission accomplie et plutôt bien! Faut-il mettre en exergue le courage des politiques ou la bonne volonté (…contrainte…) du pays?Reste à gérer la suite…
    -Que la santé, nous dit Comte Sponville, soit un bien et non une valeur, cela me paraît de l’ordre du truisme. Je dirais que c’est peut-être bien le bien suprême . En forçant le trait : que deviendrait un pays avec 80% de malades d’Alzheimer?
    – Nous aurons bientôt à définir le délicat problème du traçage et de la liberté…Dans un passage que je n’ai pas retranscrit, Comte Sponville s’en tire par une petite pirouette: « Je préfère rester libre et malade en France que sain et opprimé en Chine »…et il ajoute plus loin : « …Ma liberté devra s’arrêter là où je constituerai un danger pour l’autre… »
    -In fine : il manque une réflexion sur le type de société que nous avons, volontairement ou pas, construite. Quelle fragilité quand même : qu’un intrus non identifié s’immisce dans la chaîne et tout se bloque!

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