Couronnement – Danielle Guérin-Rose

 

Un nouveau mot

Longtemps, j’ai aimé flâner dans les dictionnaires à la recherche des mots perdus, ceux que j’avais oubliés, ceux qui m’avaient fui, glissant jusqu’à l’extrême bord de ma mémoire avant de s’envoler vers des horizons hors d’atteinte, ceux dont le sens m’échappait, et, cerise sur le gâteau, petite délicatesse exquise, ceux qui m’étaient inconnus et que je découvrais au détour d’une page, blottis dans le noir des listes en colonne, au milieu de tous les autres, discrets, ou flamboyants, presque timides, ou au contraire, me faisant insolemment de l’œil. Des mots bizarres, incongrus, qui dégageaient des effluves rares, parfois presque étrangers, des senteurs chaudes de savane, des parfums sucrés de goyave, ou d’autres encore, précieux, harmonieux, qui diffusaient doucement la symphonie aérienne de leurs syllabes et de leurs voyelles enchevêtrées, d’autres enfin qui déployaient la fine dentelle d’une poésie pleine de réminiscences furtives et des odeurs passées d’une lointaine enfance.
Mais celui-là, la première fois que je l’ai rencontré, c’était un parfait inconnu qui ne parlait ni à l’esprit, ni à l’âme et ne réveillait aucun écho. C’est vers la fin 2019, je crois, qu’il a commencé à montrer patte rouge, à agiter sous notre nez ses petites excroissances écarlates. Mais qui en fit le moindre cas ? Il n’appartenait pas à notre vocabulaire, ni à notre continent. Pas même à notre alphabet. Il était de l’autre bout du monde. C’était en Chine, qu’il fit ses premiers pas, supposant peut-être qu’il ferait sensation avec ses bouclettes rousses, au milieu des dragons du Nouvel An Chinois, qui s’apprêtait à déployer ses festivités. À Wuhan et ailleurs. Ah, il se fit vite remarquer cet importun avec son nom en forme de bizarre apocope : COVID 19. De son vrai nom Coronavirus. Comme, visiblement, il aimait les fêtes, il opéra une incursion fort réussie au carnaval de Venise qui s’achevait doucement au milieu de la ville crépusculaire. Ah, faire cliqueter les ciseaux des Parques dans ce merveilleux monde déliquescent où Thomas Mann avait fait courir sur les piazzas et dans l’ombre froide des calli, le spectre de la mort noire, étendre un voile funèbre sur l’ocre rose de ces palais ruinés qui s’offrent à une fin splendide, quel remake tout de même ! Il s’y sentait à son aise. Alors, après un tel succès, pourquoi se priver de s’étendre à une bonne partie de l’Italie, d’aller crier « Viva le muerta ! » en Espagne ? Et puis, la France, la Belgique, les pays de l’Europe du Nord, le Royaume-Uni, avant de voguer droit devant, vent en poupe, comme le Mayflower et ses Pilgrim Fathers, vers les Terres Nouvelles de Christophe Colomb et d’Amerigo Vespucci, vers les hautes tours d’un New-York qui se relève à peine de ses blessures. Quel voyage, n’est-ce pas, pour un si petit virus, hier dédaigné et inconnu de tous. Un grand aventurier, ce Corona.
Le mot « Coronavirus », je l’ai découvert en même temps que tout le monde, non dans un dictionnaire mais par la voie des ondes. Sûrement, dans certains milieux médicaux, on connaissait déjà son nom, puisqu’il paraît qu’il a des frères, qui, de temps à autre, sortent de leur tanière pour sévir un peu par-ci, par-là, eux aussi. Mais celui-là, le petit dernier, surgi d’on ne sait où, comme le diable fourchu de sa boite, il les a tous envoyés dans les cordes. Quand je l’ai regardé de plus près, au début, pour voir de quoi mon nouveau mot était fait, sa terminaison ne m’a pas semblé sympathique, mais il ne commençait pas mal, après tout : « corona » me rappelait l’artère coronaire, cela donc tenait au cœur, presque au sentiment. Et puis, il cachait un côté facétieux ce mot évocateur de la fumée d’un cigare cubain ou de la fraîcheur estivale d’une bière chère à un ancien président. Pas dépourvu d’humour donc, le Corona. Pas dépourvu de poésie non plus. Car en latin, en italien, en espagnol, c’est la couronne. Couronne des rois de la Bible guidés par l’étoile, couronne des Princes Charmants de contes de fées qui bravent mille sorts funestes pour venir embrasser la fiancée endormie ; couronne de première communion ; couronne de mariée, avec ses fleurs de jasmin entrelacées de lilas blancs, de petites roses candides, piquée de perles opalescentes et tressées de rubans de satin blanc, qui finissait sous une cloche de verre trônant sur la cheminée des mariés, jusqu’à ce que la mort les sépare. Couronne de mai dont me parlait mon père à une époque où on pendait au milieu des rues des guirlandes et des couronnes de fleurs sous lesquels les gens du quartier venaient danser, les soirs de printemps, quand l’air se faisait doux et si parfumé qu’on croyait presque toucher au bonheur. Couronne de lauriers ceignant le front orgueilleux de lauréats, les bras pleins de beaux livres, sous le regard ému de leurs parents, après la remise des prix, au collège. Lauriers des sportifs et des soldats vainqueurs. Couronne mariale aussi, quand retentit ce cantique que j’ai jadis chanté dans l’église enivrée de musique d’orgue et de vapeurs d’encens au milieu de la file sage des communiantes en robe immaculée : « Prends ma couronne, je te la donne ». Mais la procession éthérée des petites filles jetant sur leur chemin des pétales de rose suit aussi la trace du chemin de croix qui se termine par la dernière couronne, celle d’épines. Et là, peut-être le mot Corona, que l’on avait failli croire poétique et champêtre, presque émollient, montre-t-il son vrai visage, un visage d’épines, qui n’aime que le mal et la mort. Sa rondeur bonhomme, qui lui vaut finalement son nom, n’est que le sombre déguisement d’une méchanceté acérée, impitoyable. Il ne cherche pas la beauté, il ne cherche pas la fête, il cherche la souffrance et la mort. Il est le masque de la mort Rouge, celui qui, dans la nouvelle d’Edgar Poe, tue le Prince Prospéro, dans la septième pièce du château où l’horloge s’est arrêtée de sonner. Ne l’invitez jamais à vos bals. N’ouvrez jamais la septième porte.

 


Danielle Guérin-Rose ©

27 avril 2020

 

 

6 Replies to “Couronnement – Danielle Guérin-Rose”

  1. Magnifique texte : à étudier en classe (=classique).

    C’est à peine si j’ose apporter un détail profane pour illustrer ce paradoxe mortifère qu’était le « Viva la muerte » des franquistes. Il s’agit de la réponse apportée par le philosophe et professeur Miguel de Unamuno lors d’un discours à l’Université de Salamanque .

    Je cite tout bonnement Wikipedia qui explique mieux que moi (j’ai parfois changé la ponctuation peu compréhensible) :

    Viva la muerte! (en espagnol, « Vive la mort ! ») est un cri de ralliement franquiste, à l’origine l’un des cris de guerre de la Légion espagnole (Legión Española), connu pour avoir été lancé par le général José Millán-Astray lors d’un discours de Miguel de Unamuno en 1936.

    En effet, lors du dernier discours public de Miguel de Unamuno, alors député et recteur de l’université de Salamanque, donné dans l’amphithéâtre de cette institution, en zone franquiste, le 12 octobre 1936 (il s’agit du « Día de la raza », « le Jour de la race espagnole »), l’écrivain se lance, dans une réaction improvisée, à une attaque contre le pouvoir dictatorial en place … :

    « Le général Millán-Astray est un invalide comme le sont hélas beaucoup trop d’Espagnols aujourd’hui. Tout comme l’était Cervantès. […] Un invalide sans la grandeur spirituelle de Cervantès [qui] éprouve du soulagement en voyant augmenter autour de lui le nombre des mutilés. Le général Millán-Astray voudrait créer une nouvelle Espagne – une création négative sans doute – qui serait à son image. C’est pourquoi il la veut mutilée, ainsi qu’il le donne inconsciemment à entendre. […] »

    Il termine son discours par une phrase restée célèbre : « vous vaincrez, mais vous ne convaincrez pas » (Venceréis, pero no convenceréis).

    L’évêque de Salamanque Enrique Plá y Deniel, pourtant catalan, et le général José Millán-Astray, fondateur de la Légion espagnole en 1920, tous deux partisans de Franco, assistent à la réunion qui se termine de façon très tendue – l’épouse de Franco intervenant elle-même pour faire sortir Unamuno et ainsi le protéger des militaires.

    Le discours d’Unamuno est interrompu de plusieurs exclamations restées célèbres de Millán-Astray : « ¡Mueran los intelectuales! » ou, selon les versions, « ¡Muera la inteligencia! », ainsi que « ¡Viva la muerte! ».

  2. Merci, Annie, pour ton appréciation que j’apprécie tout particulièrement. Et merci aussi pour les précisions apportées sur l’expression « Viva la muerte », qui va décidément bien dans le bouche infâme du coronavirus ! Bises.

  3. Un texte d’une grande justesse et d’une grande beauté. J’aime beaucoup la manière dont tu décris son cheminement, géographique, sémantique, et évidemment symbolique, à travers toutes ses images, toutes ses facettes, pour aboutir à son incarnation finale de danger absolu, de menace, de mort. C’est très fort.

  4. Il faut ta délicatesse et ta sensibilité, chère Danielle, pour présenter sous des atours poétiques et littéraires cette horreur. Et il est vrai que les symboles sont forts : entrer en Europe par la porte de Venise et de son carnaval, mirifique et décadent pour infester, gâcher, ruiner les détails les plus triviaux de nos vies ; il fallait des anges ricaneurs pour imaginer ce scénario inique.
    Et si couronne il y a, c’est bien celle de la Mort Rouge de Poe, la couronne de la mort médiévale, la peste, qui revient de cauchemars si anciens que l’on se croyait hors de son atteinte.
    Véronique

    1. Chères Véronique et Isabelle,

      Merci beaucoup pour ces commentaires qui me font presque rougir. Mais évidemment, je suis ravie de les lire, d’autant que j’apprécie toujours autant votre propre plume, vous le savez.

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