Des textes de Colette – Nicole P.

Des textes de Colette*,  pour bien commencer la semaine
Amicalement
Nicole

Colette et nous

Au printemps 1940, Colette, comme des millions de Français, de Belges et de Néerlandais, fuit les régions du Nord et les combats pour se diriger vers le Sud. Alors que « la France glisse sur elle-même », l’écrivaine âgée de 67 ans se réfugie à Curemonte, en Corrèze, auprès de sa fille qui occupe une modeste maison de gardien près de deux châteaux en ruine. Séparée du monde, confinée dans cette « tombe verdoyante », Colette s’ennuie, mais elle ne peut faire taire en elle le devoir et la tentation d’écrire et de dépeindre. Sincères et lucides, ses textes inspirés de ce séjour et repris, un an plus tard, dans Journal à rebours, trouvent dans notre temps incertain un écho inattendu, comme si Colette, près de quatre-vingt années plus tard, n’avait pas cessé d’être, pour ses lecteurs et ses lectrices, « celle qui rassure ».

 


« Danger », Journal à rebours, 1941.

N’omettons pas le danger qui vient de la solitude, du manque de travail. Pourquoi se lever tôt ? Pourquoi manger quand midi sonne ? Pourquoi nous laver au saut du lit, hâter le nettoyage des pièces que nous habitons ? Rien ne nous presse. Rien, sinon la survivance d’une dignité obtuse, le besoin d’une règle, fût-elle bénigne. C’est un peu ridicule d’être, comme je suis chaque jour, affairée sans urgence, avec un air d’avoir invité « du monde à déjeuner ». « Tu attends des visites ? » soupire ma fille qui s’éveille et s’endort en deux fois, l’œil gauche le premier, l’œil droit ensuite… Elle ne croit pas si bien dire. Quand je nourris le feu de poutrelles, quand je glisse le bouquet de menthe sauvage sous ma courtepointe et que j’écoute sonner la petit église au bout du jardin : « Déjà dix heures ! », j’attends ma propre visite, j’appréhende ma propre sévérité, et pendant ces longs jours mortifiés où à toute heure chacun descend en soir, je voudrais ne trouver en moi-même qu’une vacance pure.

 


« Ruines », Journal à rebours, 1941

Cette douceur, cette entraide de naufragés, pourquoi s’empoisonne-t-elle à certaines heures ? Rien ne prépare la douleur de nous sentir soudain ennemis. Mais c’est la rançon inévitable de la sociabilité. Un mauvais regard, un rire faux, la terrible envie de blesser, de vaincre en quelques paroles, l’horreur d’être groupés, la cruauté des incarcérés planent. Ils vont s’arrêter, condamner l’un de nous… Non, rien n’éclatera. Il y a davantage, il y a mieux à souffrir. La fauve jeunesse, sur le point de nous maudire, se reprend et vient poser sa tête sur notre épaule… Encore une fois, nous pouvons la contempler inoffensive. Hélas qu’elle est belle ! Hélas qu’elle est armée en vain ! Hélas, combien elle préfèrerait être jetée en plein feu, déchirée par l’amour, hérissé de flèches !… Encore une fois il nous est donné d’aimer son front couvert de hâle, ses cheveux qu’elle fauche sans pitié, sa bouche qui se refuse à la plainte, et de lui faire en secret le serment qu’elle souhaite : « Va, va, tu brûleras… Je te le promets. »

 


Ci-dessous : Colette à Curemonte au printemps 1940. Coll. particulière. DR.
( image absente )

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