Aux confins de l’art (2/2) par Allain Glykos

J’espère que vous ne m’en voudrez pas d’être un peu long. Comme dit Voltaire, je  n’ai pas eu le temps de faire court.

29 mars

Aux confins de l’art (2)
Allain Glykos

> si vous avez un lecteur pdf intégré, l’original formaté :  Aux confins de l’art (2) Allain Glykos

 

Je vous sens encore tout bercés peut-être par la mélodie de La Lettre à Élise ou  l’envolée lyrique de la Symphonie Fantastique que vous n’aurez pas hésité à écouter avant d’aller dormir, j’en suis certain. (Un peu moins peut-être par le bruit des gamelles sur les murs des cellules.)

Aujourd’hui, je vous propose une deuxième devinette. Le temps est au jeu, n’est-ce pas ?

“Pour approcher le spirituel en art, on fera usage aussi peu que possible de la réalité, parce que la réalité est opposée au spirituel.”

Savez-vous quel artiste a osé dire une chose pareille ? La question est peut-être moins facile que celle d’avant hier.

Non ? Pas trouvé ? Il s’agit de Piet Mondrian. Et pour ceux qui auraient oublié son œuvre, où n’associeraient pas d’images à ce nom, voici deux reproductions :

              
Composition en rouge, jaune,                   Broadway, Boogie-Woogie, 1943.
bleu et noir, 1921.

On pourrait y voir des barreaux enfermant on ne sait quoi, on ne sait qui. Mais nous avons évoqué le prison hier. Une fois suffit. Alors pourquoi parler de Mondrian ? Il fut probablement l’un des artistes peintres les plus confinés de l’histoire.

Paris, décembre 1920, Mondrian a installé son atelier dans son appartement au 10 de la rue du Départ, à deux pas de la Gare Montparnasse. L’homme est un solitaire, n’aime pas se mêler aux autres artistes. D’une rigueur extrême, il passe la majeure partie de son temps à travailler dans son atelier. Les gens l’appellent « Piet  l’invisible ». Invisibles, nous le sommes devenus ces temps-ci. Reclus dans nos résidences, personne ne peut nous voir. Enfin presque. Heureusement qu’il y a Facetime. Mais si j’en crois les réactions de ma petite fille : elle, habituellement si bavarde, devient mutique dès que nous apparaissons sur l’écran du téléphone. Je me demande en quoi nous sommes réellement visibles à ses yeux ; quand commence et où finit ce qui est donné à voir. Régis Debré rappelle, dans son livre Vie et mort de l’image, que le mot image est l’anagramme du mot magie (du moins en français). La
magie rend visibles des images dont on ne sait jamais de quelle nature elles sont et quel est leur pouvoir. Mais existent-elles vraiment ?

« Mondrian l’invisible », disaient donc ses contemporains. Dans son atelier, il passe ses journées à peindre, à écouter de la musique, à danser sur les rythmes nouveaux de l’époque. Le jazz surtout. Il danse mal si l’on en croit ses rares amis. Seul, résolument seul. Son atelier-appartement est le lieu unique de sa création. Sortant peu, juste pour le stricte nécessaire. Craignait-il une contamination ? Son atelier-appartement représente pour lui la mise en œuvre expérimentale d’un art total.
Chaises, meubles, lits, tout est l’objet d’une intervention artistique. En ce sens, il préfigure ce que sera l’expérience de Jean-Pierre Raynaud, l’artiste français contemporain qui recouvrit chaque centimètre-carré de son appartement de carreaux blancs de céramique 15×15. Murs, plafonds, sols, meubles…

Vivre dans son art. Ne faire plus de différence entre le décor de sa vie et celui de sa création. Certains penseront qu’ils sont fous.

L’endroit où vit Mondrian devient un espace mental. J’aime bien cette idée. Lorsque j’écris, il me semble que les territoires fictifs, rêvés ont plus de réalité que le territoire réel qui, en définitive, n’existe pas, ou seulement pour lui-même. « La nature n’a pas d’autre perspective qu’elle-même. » Il faut être privé de son quotidien, de ses amis, des années passées pour leur donner une vie au-delà de la vie, une vie autre dans la vie.

Mondrian déteste la nature, la couleur verte qu’il a proscrite de ses tableaux. Virginie Pevzner, l’une de ses rares amies, raconte qu’il n’aimait pas les arbres et que chaque fois qu’il venait chez eux, il choisissait le fauteuil qui lui permettait de tourner le dos à la fenêtre. Étrange non ! Cela ne le rendra pas sympathique à beaucoup d’entre vous. Mais l’artiste doit-il à tout prix être sympathique ? Comprendre l’œuvre peut aider à comprendre celui qui l’a créée. Comprendre n’impose pas d’aimer, seulement de faire un effort pour franchir le voile d’obscurité et d’énigme qui nous sépare de l’œuvre.

L’art abstrait et le cubisme l’ont beaucoup influencé. Ils l’ont conduit  progressivement vers un détachement du monde concret. Il voyait dans les lignes abstraites l’expression d’une réalité spirituelle bien supérieure à ce que les yeux voient dans la ville ou dans la campagne. On comprend mieux alors que le confinement fût un moyen de s’abstraire du monde extérieur pour accéder à son monde propre et atteindre ce que Platon appelait l’essence des choses. La situation que nous sommes contraints de vivre nous permettrait-elle de faire l’expérience de l’essentiel ?

Mais pour Mondrian, l’espace en trois dimensions des cubistes devait être détruit. Pas de volume. Imaginons que nous pourrions abolir de notre résidence de confinement la troisième dimension pour vivre sur la surface plane de sa représentation. N’être plus que des images.
Comme sur Face-time. Vous y croyez, vous ? Voilà comment et pourquoi Mondrian en arrive à réduire son œuvre à des lignes horizontales et verticales. L’horizontal exprime le monde matériel, le vertical, le monde spirituel. Ce dépouillement le débarrasse du superflu qui nous empêche de regarder en nous-mêmes et d’accéder à l’essence des choses.

Tout cela doit vous paraître compliqué et insensé. Pourtant, vous avez fait des mathématiques dans vote jeunesse. Et l’on vous a souvent demandé de limiter la réalité à quelques paramètres, quelques inconnues (le moins possible) pour écrire le monde qui vous entoure. Alors vous vous êtes demandé (pour les plus rétifs à cette discipline) à quoi pouvaient bien servir une équation avec des lettres et des chiffres une égalité de triangles impossible à réaliser dans la « vraie vie » ? Toujours le petit millimètre qui manque. Mais avez-vous réfléchi à la différence entre l’exactitude et la vérité ? Les mathématiques ne sont pas une science exacte, elles sont une science de la vérité universelle indépendante de la réalité. Quoi de plus confiné que le monde des mathématiques. Mon ami Michel Mendès France, dont je salue la mémoire, disait : « Quand je fais des mathématiques, je vis dans un monde cotonneux, un lieu de retrait où rien de méchant ne peut m’arriver. » Pas même un virus ? L’art de Mondrian serait donc semblable aux mathématiques des mathématiciens.

En 1914, il retournera en Hollande voir ses parents malades, mais la guerre éclate et il devra rester quatre ans confiné dans ce pays avec lequel il avait divorcé. Là, il rencontrera des artistes qui sont en train de créer, disent-ils, un art nouveau, un monde nouveau, un homme nouveau. La pureté des lignes conduira à la pureté des sentiments, explique Mondrian. Il réagit aussi à sa manière à l’horreur de la Grande Guerre où durant des mois et des mois des milliers d’hommes ont vécu confinés
dans les tranchées.
À travers la fenêtre, il regarde les toits de Paris et prend conscience de sa solitude. Cette compagne l’aide à réfléchir, parce qu’elle lui permet de prendre son temps. Réfléchissons à cela, nous qui sommes confrontés à nous-mêmes. Prenons notre temps, pour que le temps enfin ne nous prenne plus.

Je pourrais poursuivre, tant je suis fasciné par cet artiste. Mais je ne suis pas sûr que tous partagent cette fascination. Puis-je vous inviter à regarder le film Dans l’atelier de Mondrian, réalisé par le Centre Pompidou en 2010. Vous entrerez au plus près dans son univers. Et pour ceux qui, amoureux de la nature, ne peuvent se résoudre à adhérer aux idées de cet artiste qui détestait les arbres, puis-je vous conseiller de
regarder le film Tides and Rivers, documentaire réalisé en 2001 sur le land-artiste Andy Goldsworthy. Vous y verrez un homme confiné, en pleine nature, dans sa démarche spirituelle. Et peut-être vous direz-vous que l’un et l’autre ne sont pas si éloignés. Nous-mêmes, lorsque nous écoutons une sonate de Chopin, lorsque nous résolvons une équation de mathématiques ou lorsque nous faisons l’ascension d’une montagne, ne ressentons-nous pas un sentiment semblable ? Celui d’échapper au
monde sensible pour accéder à un monde intelligible. « Mon art, dit Andy Goldsworthy, est une tentative pour aller au-delà de l’apparence de la surface. »
Notre confinement nous aidera-t-il à aller au-delà des apparences, à concasser la rationalité de surface, à briser la mer gelée en nous ?

Et pour finir, car il faut bien finir, je voudrais rappeler cette remarque de l’artiste Bernard Moninot : « atelier » s’écrit avec les mêmes lettres que « réalité ».

 

Andy Goldsworthy, œuvres

1 Reply to “Aux confins de l’art (2/2) par Allain Glykos”

  1. Bonjour Allain,
    Et un grand merci pour vos contributions au blog de l’association! Nous avions tenu le dernier café philo sur le thème « Art et philosophie » dans lequel un autre philosophe évoquait la participation de la vie dans l’art: il s’agit de Rober Filliou pour lequel « L’art rend la vie plus intéressante que l’art »…
    C’est en quelque sorte le message de Mondrian…
    Cordialement,

    Jacques Eskénazi

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