Prisons par Allain Glykos

Aujourd’hui, comme hier et demain, c’est dimanche. Et pourtant, ça ressemble à un dimanche.

29 mars

Prisons

Allain Glykos

 

> si vous avez un lecteur pdf intégré, l’original formaté : Prison-1_AllainGlykos

 

Vous vous dites sûrement : « Oh non ! Il ne va pas nous faire le coup des prisons. » Vous avez raison. Moi-même j’aurais réagi ainsi en lisant ce titre.

Je ne pensais pas écrire sur les prisons. Le parallèle avec notre situation est à la fois si facile et si indécent. Mais aujourd’hui, le hasard est venu frapper à la porte sous la forme d’un article de revue et d’un documentaire. Et soudain, je me suis souvenu qu’il y a quelques années, je suis allé parler de mon écriture à la maison d’arrêt voisine. Une expérience tellement forte, tellement douloureuse, que je l’avais enfouie au plus profond de moi pour éviter d’en revivre la moindre minute.

Juste une demi-journée. Franchir je ne sais combien de portes qui se referment sur moi dans un bruit de métal assourdissant, parcourir les couloirs où résonnent les hurlements des hommes qui frappent les murs, les portes avec leurs gamelles, pénétrer dans une salle, accompagné de surveillants porteurs de trousseaux
de clefs impressionnants. Et soudain, se trouver face à une dizaine de détenus qui viennent pour vous écouter. Des hommes. Mais il faudra un peu de temps pour comprendre que ce sont des hommes. Trembler de peur, de ce je-ne-sais-quoi d’indicible qui prend à la gorge et qui vous fait douter de pouvoir sortir une seule parole.

Ils sont là, attendent, me regardent. Je parle, parle, parle, ils écoutent, écoutent, écoutent. Ma respiration se fait de plus en plus rapide. Et puis leur attention profonde, prégnante me détend. Ils ont l’air de s’intéresser à des problèmes qui m’intéressent. Ecrire, lire, l’exil, la réalité, la fiction… Je ne sais plus aujourd’hui tout ce que j’ai pu leur raconter. Il faut parler, parler pour combler le silence et l’angoisse qui m’assaillent alors qu’immobiles, ils n’ont d’autre souci peut-être que d’entendre la voix d’un homme qui vient de dehors, qui sent bon la rue.

J’écris ce soir et se renoue le fil interrompu de notre curiosité réciproque. Ils posent des questions. Ai-je répondu ? Je ne me souviens plus ? Qu’ont-ils fait pour être là ? Interdit de leur demander. Ils ont pu tuer. Interdit de leur demander. Je leur trouve des têtes normales, des regards bienveillants, des corps détendus, légèrement penchés en avant, les bras croisés ou posés sur les genoux. Ce pourrait être moi. Quelle angoisse ! Et si on ne me laisse plus sortir, comme dans Vol au-dessus d’un nid de coucou. Je dirai que je n’en suis pas, que je n’ai rien fait, que je suis venu pour leur apporter une petite respiration, et un gardien immense me saisira et me jettera dans la première cellule ouverte, sans un mot, sans une explication. Quelle angoisse ! Ils me ressemblent. Sauf l’Africain bodybuildé au dernier rang qui a l’air d’être ailleurs. Mes réflexions semblent l’ennuyer. J’espère que je ne vais trop l’énerver avec mes histoires d’écrivains. Pour l’instant, il reste calme.

L’un d’eux, au premier rang, chétif et avec une mine de chien battu, comme on dit, me pose une question philosophique. Je me suis peut-être frotté les yeux avant de parler. Alors, l’Africain bodybuildé, semblant sortir d’un sommeil dogmatique comme aurait dit Kant, n’a pas attendu que j’esquisse une réponse. Il a dit en
éclatant de rire : « Ne faites pas attention, depuis que je lui ai fait découvrir Nietzsche, il n’arrête pas de se prendre la tête avec des questions loufoques. » Je me suis de nouveau frotté les yeux. J’ai bien entendu prononcer le nom de Nietzsche, je ne rêve pas. Ce philosophe si difficile à lire et à comprendre qui a passé les dix
dernières années de sa vie dans l’enfermement le plus absolu, celui de la folie.

L’homme aux muscles d’acier, le surhomme, a parlé de Nietzsche.

Je suis reparti en traversant les couloirs, en franchissant les portes, jamais tout à fait certain que l’une d’entre elle ne finirait pas par rester fermée. Je me suis retrouvé dehors avec dans la tête, traces indélébiles, des regards, des sourires arrachés à la grisaille des murs et à la froideur professionnelle des gardiens. Le ciel était
toujours là. J’ai repris un peu ma respiration. Je n’ai jamais recommencé cette expérience. Personne ne m’en a voulu. Du moins je crois. La peur peut imposer le respect. Je me suis juré d’oublier cette demi-journée, tant le malaise et le sentiment de culpabilité m’avaient déconstruit.

Et puis aujourd’hui, les traces se sont rappelées à mon souvenir. Un article « Les affranchis de la pensée », dans la revue Philosophie magazine, consacré à l’enseignement de la philosophie dispensé à des détenus de longue peine de la prison d’Arles ; et un documentaire à la télévision, Danser sa peine, dans lequel
nous est donné à voir un groupe de jeunes femmes qui travaillent avec l’immense chorégraphe Angelin Preljocaj à la préparation d’un spectacle de danse qu’elles donneront huit fois devant des salles pleines à craquer. Mais ce qui allait craquer c’est le carcan dans lequel elles sont enfermées depuis des années, ces condamnées de longue peine de la prison des Baumettes.

Inutile de raconter, vous avez sûrement compris. Juste vous livrer, comme ça en vrac, quelques phrases glanées dans les deux documents.

« Ici, nos corps, évidemment, sont contraints. Nos esprits aussi, car toutes les pensées et les paroles ne sont pas autorisées. L’espace du cours de philo permet de lutter contre cette contrainte. Il n’y a pas plus ouvert que ceux qui sont enfermés.» (HMK, quadragénaire haltérophile)

« Les perceptions sur les mêmes événements sont différentes suivant le lieu d’où on les regarde. C’est ce qui m’a poussé à faire de la philo. Le premier livre que j’ai lu ce sont les Méditations métaphysiques de Descartes. Quand il est allé voir la reine Christine de Suède, à la fin de sa vie, Descartes a vu les choses différemment de la manière dont il les voyait auparavant. » (R. 12 ans de prison, grand banditisme)

« Après un an de prison, je m’étais fabriqué une carapace si bien que j’avais oublié à  quoi ça ressemblait la liberté. Après avoir dansé, je sais maintenant que je pourrai recommencer une autre vie. » (Sophia)

« Aujourd’hui je me sens changée…On se sent de nouveau femmes, belles, considérées, on se sent bien. C’est une autre image que les gens ont de nous » (Lydia)

Je ne peux m’empêcher de penser à Nietzsche, celui qui fait se poser des questions loufoques au petit chétif. Sa pensée fait le lien entre ces deux histoires, lui le philosophe qui a loué la danse : « qui sait écouter son corps, qui sait marcher, qui sait être « de la nature »? Le danseur. Qui sait être à la fois de la terre et du ciel, être libre et léger ? le danseur. Qui sait épouser la musique? le danseur. Qui connaît l’ivresse et l’extase, qui sait se rendre « intempestif »? le danseur. Qui exprime la joie et « la grande santé »? Qui rit? et surtout qui célèbre mieux la vie que le danseur ? »

Alors quel bonheur quand ma petite fille m’a envoyé une vidéo dans laquelle elle dansait une chorégraphie de son invention. Je me suis dit, elle sait être de la terre et du ciel, libre et légère dans cette atmosphère de confinement et de pesanteur.

Et vous dire que j’ai ressenti en écrivant ce texte les mêmes émotions, les mêmes tremblements que ceux qui avaient secoué mes préjugés, mes convictions lors de ma visite à la maison d’arrêt voisine. J’éprouve, ce soir, comme un regret diffus, de n’avoir pas persisté dans cette expérience. Vous comprenez ? Oui, bien sûr vous comprenez.

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