Les cafés littéraires, philo, sorties et autres au 22 janvier 2022
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> RdV du mardi 25 janvier 2022 : " Les écrivains et l'Europe ". Invité Jean-Louis Clergerie, professeur émérite de droit public et spécialiste du droit de l'Union Européenne

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✎ à Brassens par Annie Birkemeier

Classé dans : tribune libre

À Brassens

Pas un jour de la semaine dernière sans que les journaux, les chaînes de radio ou de télévision, tous azimuts, ne célèbrent la mémoire de Georges Brassens qui est né il y a cent ans pour me/nous ravir, et nous a quittés voilà quarante ans déjà. De Sète avec son bateau-musée - le Roquerols -, qui lui est dédié, à Montpellier avec trois mois de célébrations autour de l'artiste, en passant par de multiples manifestations, l’un des plus grands poètes français du XXe siècle est enfin mis à l’honneur. Homme du peuple, anticonformiste et libertaire, il a initié ses contemporains, du plus humble au plus érudit, à la poésie la plus raffinée comme la plus politiquement incorrecte. Souvent désinvolte, jamais vulgaire, affichant avec une coquetterie d’esthète une culture et un vocabulaire impressionnants, tonton Georges - mon Maître - a su ressusciter dans ses poèmes le Moyen Âge, la Renaissance, les classiques et les poètes des plus coruscants aux plus oubliés, du « père » Hugo à l’humble Paul Fort. Villon, Corneille ou Verlaine devinrent grâce à lui nos contemporains. Plus sa langue est (volontairement) surannée, et plus il lui donne ce goût d’exotisme et d’éternité qui en font à jamais le musée vivant de la poésie française. Cornegidouille, jarnicoton et palsembleu, Tonton, je suis orpheline de toi. À l’âge de 5 ans, je pleurais sur le Petit cheval dans le mauvais temps et à 13, je faisais semblant d’écouter Gastibelza avec une copine, alors que c’est P... de toi et La Mauvaise réputation qui nous faisaient goûter délicieusement à la transgression !

Traduit en vingt langues par des brassensologues avertis, idole des Espagnols et des Latinos qui en avaient fait un étendard des libertés qu’ils réclamaient en risquant leur vie dans des manifs que les moins de 40-50 ans ne peuvent pas connaître, de Lima à Tokyo en passant par Moscou, il est considéré comme le plus grand troubadour du XXe siècle. Sujet de pléthoriques doctorats à l’étranger comme en France, il fait partie des auteurs au bac de français dans de nombreux pays.

Lui seul savait donner du relief à ses chansons. Quelle souffrance d’en entendre d’autres l’abîmer, l’affadir. Un accessit cependant à Paco Ibañez, son ami :

Un autre à cette délicieuse sylphide surgie du plus profond de l’Amérique, séduite par la poésie de notre troubadour universel, et qui m’a enchantée par sa subtilité.


HOMMAGE à BRASSENS (à toi, Tonton Georges)


Quand les zéphyrs nous font la cour

Et viennent nous parler d’amour

Anne ma sœur je pense à toi

Au vent passion, au vent matois

Qui t’abandonna fille-mère

D’une tempête follamère.

 

Le vent d’Autan les apporta

Le vent d’Autan les balaya…

 

Su’l’ Pont des Arts de l’Oncle Georges

Le vent nous a fait rendre gorge

Le vent sournois, le vent maraud

Joue avec nous au plus faraud

Gonfle nos jupes et nos sarraus

Pour le grand plaisir des badauds.

 

Le vent d’Autan les apporta

Le vent d’Autan les balaya…

 

Lorsque le vent devient dément

Et fait geindre tous nos gréements

Lors nous pensons à toi Verlaine

À ta complainte triste et vaine

À tes joies mortes et à Rimbaud

Appareillant pour son tombeau.

 

Le vent d’Autan les apporta

Le vent d’Autan les balaya…

 

Je pense à toi cher Rutebeuf

À ta solitude de veuf

Quand le vent chasse des cohortes

D’espoirs déçus, de lettres mortes

Devant ton huis, devant ma porte

Ce sont témoins que vent emporte.

 

Le vent d’Autan les apporta

Le vent d’Autan les balaya…

 

Et toi Gastibelza, le fou,

Que vent Tramontane bafoue

À quoi te sert ta carabine

Lorsque tu te caches et fulmines

Chaque fois qu’un corselet noir

Traverse le Tage le soir.

 

Autant en emporte l’Autan

Autant en emporte le Temps !

 

 Annie Birkemeier (en toute humilité)



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✎ Réflexions sur le sens profond des dénouements tragiques dans les Liaisons dangereuses de C... de L... par Annie Birkemeier

Classé dans : tribune libre

Surtout ne pas faire l’erreur d’approcher ou de juger ce recueil des Liaisons avec les œillères du féminisme du XXe siècle et encore moins avec celles - idéologiques - du néo-féminisme actuel à contours staliniens.

Ne pas oublier non plus que le mariage et la virginité des jeunes filles, requise pour cet événement éminemment social autant que privé (mais pas intime, car la société est là pour veiller au respect du contrat !), était depuis des millénaires un PRIVILÈGE des classes supérieures : l’aristocratie, la grande bourgeoisie, puis la petite bourgeoisie des villes et, in fine, les riches paysans (cf. : Emma Bovary) qui ont à cœur d’envoyer leurs demoiselles au couvent pour être éduquées à défaut d’être instruites.

Les classes inférieures ne se mariaient pas et les filles, depuis leur plus jeune âge, comme les femmes qu’elle deviendraient, connaissaient fort bien leurs limites et leur place inférieure au bas de l’échelle sociale. Houspillées, harcelées, exploitées, violentées, violées, engrossées et abandonnées, elles forment le gros de ces êtres corvéables à merci dont personne ne peut se passer et que tout le monde se croit obligé de mépriser et de mettre plus bas que terre. Quand Jeanneton prend sa faucille, les quatre jeunes et beaux garçons qu’elle rencontre ne lui demandent pas son avis. Et tout le monde rigole. Le mariage-contrat était pour les jeunes filles un PROGRÈS et obligeait les familles à protéger leur couvée de jeunes femelles. Celles-ci, d’ailleurs, lors des veuvages fréquents - différence d’âge oblige ! - pouvaient se révéler d’excellentes administratrices de la maisonnée et de ses biens.

À la lumière de ce rappel socio-historique, il appert que Les liaisons dangereuses ne sont pas le récit polisson et sulfureux pour émoustiller les lecteurs de l’époque pour lequel on peut le prendre et qui, en son temps, fit scandale. Il est éminemment moraliste dans la meilleure acception du terme. Il faut prendre au sérieux la préface de l’auteur : « L’Utilité de l’Ouvrage, qui peut-être sera encore plus contestée, me paraît pourtant plus facile à établir. Il me semble au moins que c’est rendre un service aux moeurs, que de dévoiler les moyens qu’emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes, et je crois que ces Lettres pourront concourir efficacement à ce but. On y trouvera aussi la preuve et l’exemple de deux vérités importantes qu’on pourrait croire méconnues, en voyant combien peu elles sont pratiquées : l’une, que toute femme qui consent à recevoir dans sa société un homme sans moeurs, finit par en devenir la victime ; l’autre, que toute mère est au moins imprudente, qui souffre qu’un autre qu’elle ait la confiance de sa fille. Les jeunes gens de l’un et de l’autre sexe pourraient encore y apprendre que l’amitié que les personnes de mauvaises moeurs paraissent leur accorder si facilement n’est jamais qu’un piège dangereux, et aussi fatal à leur bonheur qu’à leur vertu. »

Je reviendrai peu sur le contrat que scelle la Marquise de Merteuil avec le Vicomte de Valmont. Mme de Merteuil, désirant se venger de son amant qui l’abandonne pour épouser une jeunette à grosse dot, Cécile Volanges, 15 ans, sollicite l’aide de son ancien amant qui devra déniaiser et corrompre la jeune fille fraîchement émoulue du couvent. Femme incapable de se venger elle-même, elle ne semble pas prendre conscience de cette faiblesse et emprunte le schéma patriarcal habituel : on se venge d’un homme sur ses/les femmes. Un jeu d’enfant pour Valmont - ce Don Juan à la française - qui pimente son entreprise avec le dessein de séduire parallèlement une dévote prude et naïve, Mme la Présidente de Tourvel, qu’il convoite.

Grande manipulatrice devant l’Éternel, la Marquise commet l’erreur de se surestimer et, pire, de surestimer Valmont. Lorsque ce gentleman se rend chez elle pour crier cocorico, qu’il a enfin réussi à obtenir de haute lutte les faveurs de la Présidente, il se livre sans précaution : « ... Ce fut avec cette candeur naïve ou sublime qu’elle me livra sa personne et ses charmes, et qu’elle augmenta mon bonheur en le partageant. L’ivresse fut complète et réciproque ; et, pour la première fois, la mienne survécut au plaisir. (Lettre CXXV)». Imbécile fat et prétentieux qui n’a pas prévu la fureur qui va embraser l’âme de sa complice ! La Marquise a surévalué son impassibilité de femme forte face au dépit amoureux dont elle prend conscience à l’aiguillon qui lui transperce le cœur. Elle est horriblement jalouse. Pire, elle se découvre vulnérable - ce qui la rend encore plus dangereuse. Perspicace, elle a compris que Valmont s’est pris à son propre piège et aime éperdument Mme de Tourvel, tandis que la « petite Volanges » les laisse l’un comme l’autre dans l’indifférence la plus désinvolte.

La Marquise manigance alors l’exploit de faire d’une pierre deux coups : se venger de la Présidente par l’intermédiaire de Valmont en piquant sa vanité d’homme qui prétendait être à l’abri de cette « passion pusillanime » (Lettre CXXV). Aussi, ajoute-t-elle une clause au contrat avant de se livrer au Vicomte en récompense. Elle exige qu’il rompe avec Mme de Tourvel au cours d’une scène où on ne sait ce qui l’emportera du cynisme ou de la goujaterie. Pourquoi le Vicomte accède-t-il à ce nouveau caprice ? Désarçonné par cet amour qu’il n’avait pas prévu, veut-il se punir de ce qu’il considère comme une faiblesse, en allant jusqu’au bout de sa scélératesse ? La Marquise ne s’y trompe pas : c’est par vanité que Valmont, à son cœur défendant, humilie et trahit Mme de Tourvel qu’il adore. Une seule pièce manque pour que la tragédie s’enclenche : la Marquise a séduit et déniaisé le Chevalier Danceny, soupirant de Cécile, la « petite Volanges », et Valmont se sent trahi à son tour. Il y aura duel. Désormais tous les éléments sont en place.

Valmont perd le duel qui l’oppose au jeune mirliflore naïf et inconsistant qu’est Danceny. Comment ce jeune gandin, qui débute en amour en tombant ingénument dans les rets de Mme de Merteuil, ose-t-il affronter un Valmont qui devrait n’en faire qu’une bouchée ? Comment un homme fait, forcément un fin bretteur comme Valmont, a-t-il pu se laisser battre par un novice ? S’est-il défendu mollement ? Toujours est-il qu’il prendra soin de léguer les lettres de la Marquise à Danceny avant de succomber. Prière à ce dernier de les divulguer pour perdre la Marquise.

Ce faisant, il fait d’une pierre trois coups :

1. Il se venge de Mme de Merteuil en rendant publique son infamie. (On reconnaît là encore le gentleman qu’est ce monsieur ! On connaissait déjà son art consommé de faire porter le chapeau de ses turpitudes à ses victimes.)

2. Il se rachète en mourant en aristocrate. Pas de doute, Valmont est un brave. Plus de doute non plus pour moi : ce duel qui voit la fin en beauté de Valmont est un suicide déguisé : il vient d’apprendre la mort de Mme de Tourvel. Le « libertin », libre-penseur à la française, ne propose aucune vision acceptable socialement, et la mise en pratique de cette idéologie du jouir sans entraves brise les destins individuels. Valmont est allé jusqu’au bout de l’impasse qu’il a entretenue : il devient de lui-même ensemble la victime et le bourreau.

3. Il lègue à la postérité, par l’intermédiaire de Choderlos de Laclos, une œuvre littéraire qui obéit à l’impératif aristotélicien de la vraisemblance. (Il a lu le Quichotte de Cervantès et a compris son message).

 

Mme de Tourvel, cruellement bafouée, outragée et détruite par un amant adoré qui a sali le nom de l’époux aimant en même temps que sa réputation, meurt de chagrin encore plus que de remords. Et c’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver. Elle aussi se rachète par une mort qu’elle réclame et obtient comme une salvation.

Cécile Volanges réintègre volontairement le couvent de son enfance pour le reste de sa vie. Elle y cachera son déshonneur et ses désillusions. C’est le moindre mal.

Le Chevalier Danceny fuit vers Malte où il aura pour mission défendre l’Occident des pirates berbères et des assauts de la flotte ottomane. Il devra pour cela faire vœu de pauvreté, chasteté et obéissance... Il a compris la leçon.

La Marquise de Merteuil, huée et condamnée par ses pairs lors d’une soirée au théâtre, est frappée d’ostracisme et, partant, de mort sociale. Comme si cela ne suffisait pas à sa punition, elle contracte la variole à laquelle, coriace, elle survit, couverte de pustules et défigurée à jamais - seconde mort sociale dans une société où la beauté des femmes est leur principal viatique. Madame de Volanges à Madame de Rosemonde, dans la Lettre CLXXV :  « Le Marquis de xxx, qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée, et qu’à présent son âme était sur sa figure. »

Elle fuit vers la Hollande avec les diamants et l’argenterie de feu son mari, en laissant derrière elle pour 50000 livres de dettes. Voleuse et en fuite comme les lâches, la machiavélique Marquise demeure (à jamais ?) la figure féminine la plus noire de la littérature française.

Nous remarquerons que, dans cette œuvre foisonnante qui dénonce les ravages de la débauche et de la méchanceté au sein d’une société oisive et raffinée, œuvre d’une perspicacité psychologique inouïe, jamais il n’est fait mention de punition ou de vengeance divine. C... de L..., l’auteur faussement anonyme, est un homme de son siècle, le siècle des Lumières. Point n’est besoin de terroriser les foules avec la religion : le vice porte sa punition en lui-même !

 

Annie Birkemeier (2021)


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