_______________________________________________________________________________________
_______________________________________________________________________________________

✎ Symphonie en jaune par Danielle Guérin-Rose

Rédigé par webmestre Aucun commentaire
Classé dans : tribune libre Mots clés : aucun
Symphonie en jaune

Depuis quelques temps, je me suis mise au Japonais. Non pas que j’aie choisi de m’exprimer en idéogrammes ou par l’écriture verticale en usage au pays du Soleil Levant. Je ne me suis pas non plus convertie aux sushis, à la soupe miso, au saké, aux rouleaux de printemps et autres nourritures nippones, même s’il peut m’arriver d’y goûter. Je parle ici de la littérature japonaise.

Jusqu’alors, c’était resté pour moi plus ou moins Terra incognita. Ma culture (ou plutôt mon inculture) s’arrêtait à peu près à Mishima, à son obsession de la beauté et à son suicide de samouraï, par seppuku. C’était à peu près tout.

Et puis, j’ai découvert Haruki Murakami – dont j’ai déjà parlé, je crois – qui m’a entraînée dans son vertigineux « Meurtre du commandeur » qui fut un vrai coup de foudre. Coup de foudre confirmé par l’étrange et envoutant « Kafka sur le rivage » qui doit peu à l’auteur de « La Métamorphose » (sinon, justement, son étrangeté, son univers irrationnel), mais beaucoup à la fusion hautement réussie de la culture japonaise et de la culture occidentale, fondues en un fulgurant et magnifique savoir d’un auteur qui a su tirer le meilleur des deux mondes, modernité et tradition mélangées et comme réinventées. Murakami est profondément japonais, mais il est tout autant profondément français, ou plutôt nourri et enrichi d’orient et d’occident. Son amour dévorant de la langue française et de la musique occidentale apporte à ses textes une vibration continuelle mystérieuse et quasi magique. Mozart, Schubert, Proust, Kafka habitent son œuvre et y vivent à leur aise, comme chez eux.

C’est la même passion de la langue française et de la musique qui anime Akira Mizubayashi, découvert ensuite avec un admirable roman - « Âme brisée », - qui se passe dans le milieu des violonistes et des luthiers, tout comme « Un amour de Mille ans » se déroule dans les milieux de l’opéra, avec une délicate histoire d’amour entre un jeune étudiant japonais vivant à Paris, et une divine soprano dont il aime tellement la voix qu’il sacrifie ses maigres économies pour assister à toutes les représentations des « Noces de Figaro » où elle joue Suzanne. Mizubayashi nous fait redécouvrir l’œuvre mozartienne comme si elle venait de naître; il la décortique avec art et nous fait voyager à travers elle, de scène en scène, jusqu’à l’émotion, jusqu’à la joie.

C’est encore la musique qui lui sert de fil rouge dans son dernier et magnifique roman « Reine de cœur » qui a pour héros deux jeunes altistes vivant à Paris à soixante ans de distance, le premier, Jun, étudiant au Conservatoire de musique, la seconde, Mizuné, altiste solo à l’Orchestre Philharmonique de Paris. Jun verra sa vie bouleversée par l’obligation de rentrer au Japon pour combattre au cœur du conflit sino-Japonais où il se trouve confronté à des atrocités qui le briseront et à la terrible violence d’une guerre absurde. 

L’amour tendre pour Anna, la jeune institutrice française, qu’il a été contraint de quitter enceinte (sa reine de cœur), et l’horreur d’une scène d’anthologie, où un supérieur hiérarchique veut contraindre Jun à décapiter au sabre un prisonnier chinois pour prouver qu’il est le digne soldat de l’armée de sa Majesté Impériale, (voix intérieure de Jun : « Non, tu ne peux pas faire ça, tu ne DOIS PAS... Tu es un homme avant d’être un Japonais ... ») sont les deux volets antinomiques de ce roman si humain. L’amour et la guerre sont l’un et l’autre symbolisés par la musique qui s’immisce sans cesse dans le texte et s’enroule autour des phrases pour les étreindre: la conversation si belle et si sensible de l’alto Sancho Pança avec le violoncelle dans la troisième variation du Don Quichotte de Richard Strauss, figure l’amour, comme la terrifiante 8e symphonie de Chostakovitch, incarne l’effroyable férocité et la tragédie de la guerre. 

Tant d’années plus tard, Mizumé (qui a fini par découvrir qu’elle n’était autre que la petite fille de Jun) l’interprète au Théâtre des Champs Elysées devant un public médusé, tétanisé par le fracas déchaîné de la symphonie : « La musique fonçait à une allure folle ; le martèlement obsessionnel finit par envahir tout l’orchestre et aboutit à un déluge de sons sauvages comme des cris de désespoir émanant d’une gueule ouverte figurée par les cordes, les cuivres et les bois, un déluge sur lequel se découpaient clairement d’innombrables et furieux coups de timbales [...] L’ensemble sonore, dans son déchaînement général, donnait l’impression d’une danse macabre se déroulant sur un charnier d’innombrables cadavres gisants. »

Ainsi, dans ce beau théâtre parisien rouge sang, éclate la fureur de la guerre, et le désespoir des victimes et des soldats, celui qu’éprouva Jun, détruit, et qui le poussera au suicide.  La musique tresse un pont, entre les continents, entre les générations. Elle abolit les frontières et le temps, pour réunir dans une même acmé, ceux qui ont été sacrifiés par la folie meurtrière de la guerre, et ceux que la symphonie apaisée portera vers la vie.

Danielle Guérin-Rose
Mars 2022

Écrire un commentaire

Quelle est le premier caractère du mot sfdxrmu ?

Fil RSS des commentaires de cet article