> Les dérapages d’une vie très ordinaire 1 ✎ Annie Birkemeier

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 Ça aurait pu commencer plus calmement

Nous avions roulé toute la journée et devions passer la frontière de manière à arriver à temps à San Seba (pour les intimes), Anouck et moi, excitées comme des puces, et ses parents. Le lendemain, nous, les filles, devions prendre le train à Irún, rouler toute la nuit et arriver dans la matinée du surlendemain à Valencia (mía, país de amo-o-o-o-r).

En route donc pour le Colegio Mayor pour des cours d’été que nous ne suivrions pas assidûment, si je me dois de dire la vérité. Nous fûmes refoulés à la frontière car je n’avais pas la permission parentale nouvellement exigée pour mineurs ; or, à l’époque on était majeur à 21 ans. Une nouvelle tentative à la frontière de Canfranc fut également couronnée d’insuccès. La HONTE. À cause de moi, il fallait modifier le programme, coucher à Hendaye et attendre la « lettre express » d’autorisation des parents. L’année précédente, j’avais passé la frontière avec une copine de mon âge, à 19 ans, en Deudeuche, sans parents ni problème ! Je revois encore le douanier qui nous avait gratifiées, Nora et moi, d’un « Bon voyage, les poi-teu-vi-neus ». Eh oui, deux follasses ingénues lâchées au milieu des Ibères ! Mais là, les douaniers ne s’étaient pas laissé fléchir : il y aurait eu des histoires d’enlèvements ou de disparitions… Je ne sais plus trop, et les directives récentes étaient drastiques. Je me demande aujourd’hui comment il ne m’était pas venu à l’idée de pondouiller toute seule une lettre d’autorisation et de la signer. L’honnêteté rend les braves gens vraiment trop stupides.

Hendaye, donc. Un hôtel à l’ancienne, des chambres simples avec lavabo, et les douches et toilettes dans le couloir. La salle de restaurant, qui tenait de la cantine dans son agencement, était éclairée par de larges baies. Parents maussades, Anouck placide et moi, profil bas. Le lendemain, petite excursion de l’autre côté de la frontière sans moi, évidemment. J’en profitai pour faire plus ample connaissance avec les lieux, puis me rendis seule à notre table assignée au restaurant.

  • Bonsoir, Mamoijelle.

Je me retourne, surprise. Tiens, les deux types à leur table. Le jeune et le vieux. Ils me regardent gentiment et sourient. Je suis gênée mais bien élevée et réponds donc poliment à leur salut.

  • Toute seule aujourd’hui ?

  • Oui, mon amie et ses parents sont partis faire un petit tour de l’autre côté (cette manie de toujours vouloir tout justifier).

  • Je suis Carlos X, et voici mon père. Je suis réfugié politique, et c’est notre seule façon de nous revoir, mon père et moi, tous les ans aux vacances !


Un réfugié politique. Mon dieu ! Un HÉROS.

  • Connaissez-vous, la région ?

  • Euh, non, pas trop.

  • Je dois conduire mon père à Saint-Jean-de-Luz, me permettez-vous de vous y inviter. Prendre un verre sur le port est une des choses les plus agréables que je connaisse.

Il parle un français délicieux. J’accepte avec enthousiasme. Moi, l’habituel faire-valoir des autres, je suis exceptionnellement le personnage principal de ma vie. Et puis, je vais enfin pouvoir pratiquer « mon » espagnol, ça me fera une avance… En route, donc, pour un pot sur le port de Saint-Jean-de-Luz.

  • Mon père a des amis, ici. Moi, j’attends chaque année le moment d’aller saluer l’Espagne par-delà la frontière. Ça fera quinze ans maintenant que je n’ai pas revu mon pays. Me feriez-vous le plaisir de m’accompagnez pour ce pèlerinage aussi dérisoire que symbolique ?

Un peu que je veux. L’aventure, quoi. Alors, là, quand je raconterai ça à Anouck…

Nous roulons depuis une demi-heure environ sur de petites routes de montagne qui semblent ne mener nulle part et, tout à coup, il oblique dans un chemin de traverse que je n’avais pas vu - la nuit tombe vite dans les montagnes - et stoppe. J’ai vingt ans, l’ingénuité chevillée au corps, confiance dans la vie et fais confiance aux autres par choix quasiment idéologique. Il farfouille curieusement dans le fond du véhicule, une « 4 ailes », et en retire quelque chose de long, dur et luisant que je n’identifie que lorsqu’il le dépose sur mes genoux. C’est un fusil !!!

  • Si je vous manque de respect, je vous autorise à me donner un coup de crosse. (Sourire ambigu) En attendant, j’ai un petit besoin naturel, je vous rejoins tout de suite.

Me voilà donc, la nuit tombée, dans une forêt noire comme un four, au milieu d’un no man’s land au propre comme au figuré, seule dans une voiture appartenant à un type que je ne connais ni des lèvres ni des dents, avec un fusil sur les genoux. J’ai lu tout le Quichotte dans le texte - les huit tomes - glosé par l’excelentísimo señor Doctor Don Antonio Rodríguez Marín, dans la collection des Clásicos Castellanos, à priori je ne suis pas plus cruche qu’une autre, je suis fantasque mais sage, naïve mais solide, et je commence à me demander ce que je suis venue foutre dans cette galère. En un éclair me reviennent toutes les histoires de trafic d’armes, de Patrouille Volante (la Volante, comme on dit par ici), de « traite des Blanches » qui nous épouvantaient quand nous étions gamines, et il y a mes empreintes digitales sur une arme… Je la balance précipitamment sur le siège arrière. Les cognements de mon cœur me défoncent la poitrine. Mais quelle idiote, c’est toi qui vas être coincée à sa place. C’est qu’il a joué finement aussi. Pauvre folle, qui va croire tes histoires de tourisme romantique avec un type que tu ne connais même pas ?… (Aujourd’hui, dans la rétrospective, je me dis que même le douanier le plus obtus aurait bien rigolé en m’imaginant en passeuse d’armes.) Une autre voix, souterraine celle-là, venue de l’enfance, me susurre encore bien pire : Ne monte jamais en voiture avec des inconnus !... Il est parti prévenir ses acolytes, et demain, ma vieille, c’est à Tanger que tu te réveilleras. Les douaniers vous ont refoulés soi-disant pour protéger les jeunes filles mineures sans parents, et toi, pauvre imbécile, tu vas de toi-même te livrer aux criminels. C’est tout moi ça. Dès qu’une gueule de loup se présente grande ouverte, hop ! il faut que je saute dedans à pieds joints. Je calcule à toute vitesse que nous sommes à quelque trente kilomètres d’Hendaye. (En fait, ça devait être beaucoup moins...) Je suis une bonne marcheuse. J’en ai pour six-sept heures de marche tout au plus pour arriver à l’hôtel au petit matin. Je n’ai que le temps de fuir, je dois faire attention à ne pas faire claquer mes sandalettes à talons. À la moindre lueur de phares, hop ! je me jetterai dans le fossé… Je m’extirpe sans bruit du véhicule et me retrouve devant une ombre qui me barre le passage.

  • Pero, ¿nena, adónde vas ?

C’est lui. Je ne l’ai pas tout de suite reconnu, car il avait passé un pull qui faisait une tache claire. Redoublement de tambour dans la poitrine. Surtout avoir l’air naturel. Ne pas réveiller le fauve, au cas où, ni insulter l’honnêteté de l’homme innocent de tout crime putatif, au cas contraire. Je bredouille que moi aussi j’ai un besoin pressant. Mais la panique, qui normalement doit aider à la fuite, me tétanise. Je suis clouée au sol avec les genoux qui me soutiennent avec peine.

  • ¿Qué te pasa ?

  • C’est qu’il faut que je rentre, là, très vite. Anouck va s’inquiéter et prévenir ses parents…(Parents qui étaient déjà repartis !)

  • Dans une demi-heure, c’est promis, tu seras au dodo, fifille.

Nous repartons, dans le bon sens puisqu’il a fait demi-tour. De toute façon, c’est décidé maintenant que j’y vois plus clair ( !), j’ouvrirai la portière et me catapulterai sur la chaussée à la moindre tentative de je-ne-sais-trop-quoi-au-juste. Le retour est silencieux et pesant. Je sais qu’il m’observe à la dérobée. Déjà les lumières de la ville, au loin. Je suis tellement soulagée que quelque chose d’inconnu se brise en moi en un flot de larmes ininterrompu. J’ai rarement pleuré dans ma vie, pas même quand j’étais gosse, mais là je ne maîtrise plus rien et me sens abonnée à la HONTE. La morve me coule du nez. Je farfouille dans mon sac où je trouve de tout, depuis la lime à ongles jusqu’à l’indispensable rouge à lèvres, mais pas de mouchoir. Apparemment, il voit tout d’un seul œil et m’offre le sien, propre et plié en quatre. Je m’excuse et cherche une justification. Finalement, le mieux c’est encore de dire une demi-vérité, ou un quart de vérité. Inavouable, bien sûr, le récit par le menu des affres par lesquelles je suis passée. Suffit de dire que j’ai eu peur du fusil, ce qui n’est pas faux non plus. Il s’excuse, et je l’entends qui se traite tout bas de « pobre imbécil, cabrón ». Enfin, l’hôtel.

  • Je vous laisse devant la porte. Moi je dois aller récupérer mon père. Pour me faire pardonner, je vous invite avec votre amie, « qu’elle est si yolie elle aussi », à prendre l’apéritif, demain midi. En fait, ma copine, c’est une bombe et la suite de notre séjour sera trépidante !

Je pénètre dans la chambre en catimini, mais Anouck m’attendait en lisant.

  • Où étais-tu passée ?

  • Bof, une petite balade en ville, avec le type qui dîne en face de nous avec son père. Il nous invite à l’apéro demain.

  • Mais c’est un vieux. Il a au moins trente-cinq ans…

  • Tu crois ? Moi, je dirais plutôt dans les trente

Le lendemain matin, après la plage, je me pointai en qualité d’aînée à la Réception pour régler la chambre et demander où nous pouvions laisser nos valises jusqu’à l’heure du train - pas de petites économies : je croyais la « Consigne » payante. J’en profitai pour demander, de mon air le plus dégagé, de bien vouloir prévenir Monsieur Carlos X que nous l’attendrions ici même, à midi, pour le saluer avant notre départ. L’employé releva pesamment la tête de son pénible labeur (le calcul de notre note) pour m’envelopper d’un étrange regard transparent, mais parfaitement transperçant. Un regard comme doivent en avoir les mouchards professionnels ! Il prit sa respiration pour me lancer calmement :

  • Cela ne va pas être possible, Mademoiselle.

  • Comment ça pas possible ?! C’est en tout bien tout honneur, vous savez.

  • Oh, je n’ai aucun doute là-dessus, Mademoiselle (je me trompe ou un sourire ironique vient meubler furtivement cette face savamment inexpressive) ! Mais ce Monsieur et son… père ont été arrêtés cette nuit. On les suspecte d’être des membres actifs de l’E.T.A.

  • C’est quoi, Léta ? (Je me sais ridicule, comme ça, dressée sur mes petits ergots. Et je ne voudrais pas montrer à quel point je suis interloquée, déçue, béante de stupéfaction, mais tout de même, j’ai besoin de savoir.)

  • C’est une organisation terroriste qui revendique l’indépendance du Pays Basque, et je vous prie de croire que ce ne sont pas des enfants de choeur. Ça vous va comme réponse ?

  • Et qu’est-ce qu’ils font au juste ? (C’est une impression ou ce type me dévisage avec une intensité déplaisante ?)

  • Du trafic d’armes. Poser des bombes aux endroits stratégiques. Enlever des gens innocents pour la rançon ou pour faire du chantage…

J’aurais voulu être désinvolte et lui montrer un parfait mépris à ce sale type, un mouchard forcément, qui me jauge, me juge et se moque de moi, j’aurais aimé lui rentrer dans le lard à ce menteur, oiseau de malheur ! Mais je m’entendis lui dire dans un souffle Merci beaucoup, monsieur, et au-revoir.

Annie Birkemeier

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