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> Collapsologie : vraies peurs et vraie responsabilité > café-philo des RdV littéraires de Royan d'avril 2020 ✎ Jacques Eskénazi

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«La seule chose dont nous devons avoir peur, c'est la peur elle-même»
Franklin D. Roosevelt

La peur d'un arrêt brutal, voire durable, de notre forme de civilisation fait de plus en plus d'émules et pose question :

– La civilisation que nous avons créée est-elle pérenne ?
– Peut-elle s'effondrer du jour au lendemain et si oui, comment et pourquoi ?
– Aurions nous créé un système de vie globale tellement fragile que le moindre incident  est susceptible de bloquer toute la machine et de remettre en question ses fondements ?

Le COVID 19 est dans toutes les pensées. Il me paraît inutile, voire ridicule, de le nier. Mais nous ne sommes pas là pour pour évoquer cette pandémie (...pour cela, se référer aux JT...) mais pour  aller au delà de la simple émotion du moment. La réflexion philosophique est une réflexion menant à la sagesse, à «la vie bonne». Il s'agit donc pour nous d'aller au-delà de l'émotion immédiate, en quelque sorte de prendre recul et hauteur mais pas trop : si l'on recule trop, on risque de tomber à la renverse, si l'on prend trop de hauteur on risque de ne plus rien voir. «In medio stat virtus»

Que nous apprend l'expérience du passé ?
Si j'évoquais la litanie des heurs et malheurs de l'histoire de l'humanité des origines à nos jours nous serions encore là l'année prochaine...Je prendrai donc quelques exemples qui nous sont familiers. A vous de combler les vides...
– Les épidémies de peste, de rage, de typhus, et de choléra aux 17ème, 18ème et 19ème siècles...
– Les ravages de la syphilis jusqu'à la découverte de la pénicilline...
– L'horreur des deux dernières guerres mondiales...
– Le choc des pandémies récentes: SRAS, Ebola, H1N1...
– Le choc de la crise de 1929...
– Hiroshima et Nagasaki...

L'histoire dit-on ne se répète pas, elle bégaye...et, (citation d'un anonyme) : «Le passé nous pollue et ne nous aide pas à préparer un futur dont nous ne savons rien en nous appuyant sur un présent auquel nous ne comprenons pas grand chose»...
Quelles définitions ?

-Les philosophes «classiques»
Dans son «Dictionnaire Philosophique»,  André Comte Sponville ne définit pas la collapsologie. Ce n'est pas, selon moi, qu'il en nie l'existence au plan philosophique mais, pour le moment en tout cas, il semble que la notion soit si récente que seuls les lanceurs du concept puissent aujourd'hui l'évoquer techniquement...
Idem pour Luc Ferry et Nicolas Bouzou qui n'évoquent pour le coup quasiment pas la possibilité d'une catastrophe écologique, mais restent confiants dans la capacité de l'homme à avancer en s'auto-régulant «Sagesse et folie du monde qui vient»

-Que nous dit Wikipédia ?

«La collapsologie est un courant de pensée apparu au début du 21ème siècle qui étudie les risques d'un effondrement de la civilisation industrielle et ce qui pourrait succéder à la société actuelle.La collapsologie a été développée en France au sein de l'institut Momentum cofondé par Yves Cochet et Agnés Sinaï. Ces derniers définissent l'effondrement comme le processus à l'issue duquel les besoins de base (eau, alimentation, logement,habillement, énergie...) ne sont plus fournis à un coût raisonnable à une majorité de la population par les services encadrés par la loi.
La collapsologie est nommée et portée à la connaissance du grand public par Pablo Servigne et Raphaël Stevens dans leur essai «Comment tout peut s'effondrer-Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes» publié en 2015.
La collapsologie s'inscrit dans l'idée que l'homme altère son environnement durablement et propage le concept d'urgence écologique liée notamment au réchauffement climatique et à l'effondrement de la biodiversité. Les collapsologues estiment cependant que l'effondrement de la civilisation industrielle pourrait provenir de la conjonction de différentes crises, crise environnementale mais aussi crise énergétique, économique, géopolitique, démocratique etc...
La collapsologie n'est pas une science, elle se présente comme un exercice transdisciplinaire faisant intervenir l'écologie, l'économie, l'anthropologie, la psychologie, la géopolitique, l'art, le droit la futurologie...»

Pour moi elle est une réflexion philosophique forte, car elle engage notre vision sur le devenir de l'humanité tout entière, au delà de la simple notion individualiste de vie bonne.

Ainsi définie, nous nous devons d'admettre que la collapsologie est un exercice philosophique «Sui Generis» totalement actuel, car, si elle ne fait pas intervenir nos interlocuteurs habituels  que sont Kant, Platon, Schopenhauer, Nietzsche, Sartre, Camus (...et pour cause...), elle fait intervenir d'autres interlocuteurs tout aussi talentueux , quoique parfois critiquables !
Nous y retrouvons nos contemporains : Bruno Latour et les penseurs de l'anthropocène, Rob Hopkins et les transitionneurs, Edgar Morin et les penseurs de la complexité, Meadows et les objecteurs de croissance, les fondateurs Yves Cochet et Pablo Servigne, Jean Pierre Dupuy et les catastrophistes éclairés, Hans Jonas et son principe de responsabilité, les néo malthusiens...
Vous trouverez en pièce jointe quelques extraits de la revue «Philosophie Magazine» - Février 2020, regroupant l'ensemble des courants de pensée évoqués, mais pour la commodité de notre approche, surtout dans mon format restreint, j'ai regroupé les principales écoles de pensée en trois grands courants

-1- Les catastrophistes «purs» : Pablo Servigne, Raphaël Stevens

Avec la publication de leur manifeste en 2015 «Comment tout peut s'effondrer - Petit manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes» , Servigne et Stephens jouent le rôle des lanceurs d'alerte du mouvement qu'ils ont contribué à fonder.
Il n'est évidemment pas question ici de résumer un livre de près de 300 pages. Je me suis contenté d'en extraire quelques idées force...
-1- Les prémices du choc : la métaphore de la voiture et de notre évolution technicienne. Va-t-elle accélérer en permanence et jusqu'où ? A-t-elle assez d'énergie pour continuer à avancer ?
-2- Les sorties de route prévisibles : les épisodes de sécheresse et de famine alimentaire, la disparition de certaines espèces animales et les interactions écologiques, la pollution chimique, et l'apparition de la science des changements catastrophiques  
-3- Coincés dans un véhicule de + en + fragile : La métaphore du Boeing. Pour construire un Boeing 747 il faut 6 millions de pièces et faire appel à 6500 fournisseurs dans plus de 100 pays : c'est l'interdépendance de l'économie mondiale et la fragilité des chaînes d'approvisionnement.
-4- Les signaux avant coureurs : c'est le bruit d'un système qui va s'effondrer : le ralentissement critique d'un écosystème lentement ou brutalement. En collapsologie, il nous faut admettre que nous ne sommes pas en mesure de tout prévoir.
-5- Quelle pourrait être l'étincelle ? : le pic pétrolier, une pandémie sévère pouvant amputer jusqu'à 12,6% de la croissance mondiale.
-6- L'effondrement final : il est économique, financier, politique, social et culturel.
-7- La date : prévue vraisemblablement d'ici 2030, voire en 2020... Les collapsologues estiment néanmoins que si les risques sont probabilisables, l'incertain ne l'est pas : l'incertain est le territoire des «cygnes noirs», il n'est pas quantifiable.

-2- Les catastrophistes «éclairés» : Jean Pierre Dupuy

Théoricien du «catastrophisme éclairé», il s'oppose au fatalisme des collapsologues qu'il juge dangereux quant à l'idée que la population peut se faire de l'avenir.
Pour lui l'effondrement est possible mais il s'insurge contre l'idée que la catastrophe puisse être certaine et inéluctable. Le temps des catastrophes, nous explique Jean Pierre Dupuy, c'est cette «temporalité inversée» : la catastrophe, tout comme l'oeuvre d'art, Cf «Art et philosophie» février 2020) ne devient possible que rétrospectivement : « C'est bien là la source de notre problème car s'il faut prévoir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu'elle ne se produise» (... référence aux attentats de septembre 2001 aux Etats-Unis : ils ont été vécus comme l'intrusion «du possible dans l'impossible»...)...C'est parce que la catastrophe constitue un destin détestable dont nous devons dire que nous n'en voulons pas qu'il faut garder les yeux fixés sur elle sans jamais la perdre de vue... donner une date est une erreur fondamentale»

-3- Les catastrophistes «responsables» : Hans Jonas

Il est l'auteur de ce que l'on peut considérer comme un des classiques de la pensée écologique actuelle : «Le principe responsabilité» paru en 1979
L'éthique de Hans Jonas pose des limites à l'ultra-développement moderne et ses conséquences désastreuses sur notre environnement. Il est, pour certains, l'héritier spirituel moderne de Kant.
En effet, tant qu'il s'occupait d'ordonner les rapports entre personnes co-existantes, on pouvait considérer que Kant, avec son impératif catégorique : « Agis de telle sorte que tu puisses également vouloir que ta maxime devienne loi universelle», avait plus ou moins réglé la question. L'ennui bien sûr, c'est que Kant n'avait pas eu en son temps à à prendre en compte la destruction possible de l'humanité par son propre développement technologique et sa consommation déraisonnable d'énergie fossile.
Pour Hans Jonas, «l'idée qu'un jour l'humanité puisse cesser d'exister ne contient aucune auto-contradiction». Constatant en effet que les données climatiques, environnementales et économiques rendent l'impératif kantien caduc, Hans Jonas en propose un nouveau : «Agis de telle façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre».
Il met ainsi au cœur de l'action éthique un nouveau principe : la responsabilité à l'égard des générations futures et de notre environnement.
Ce qu'a rappelé avec force la jeune militante écologiste suédoise Greta Thunberg à l'ONU en Septembre 2019 : «Vous nous laissez tomber. Mais les jeunes commencent à voir votre trahison. Les yeux de toutes les générations futures sont tournés vers vous. Et si vous décidez de nous laisser tomber, je vous le dis, nous ne vous pardonnerons jamais !. Nous ne vous laisserons pas vous en sortir. Nous mettons une limite ici et maintenant : le monde se réveille et le changement arrive que cela vous plaise ou non»

Socrate au secours !... (la maïeutique socratique)
Je laisse bien sûr à chacun le soin d'analyser le bien fondé de chacune des opinions exprimées. Il s'agit ici d'une tribune libre laissant au groupe le soin de dégager sa conviction...
Je laisse maintenant la parole à mon vieux compère Epicure (-340-270) qui, une fois de plus, nous convie à une réflexion d'une profondeur que je qualifierai d' «abyssale» :
«Rien ne naît de ce qui n'est pas,... si ce qui disparaît se détruisait dans le non être, toutes les réalités seraient anéanties, ...et le tout a toujours été tel qu'il est maintenant et qu'il sera toujours»


Jacques Eskénazi
Royan- Avril 2020

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