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> art et philosophie > café-philo des RdV littéraires de Royan du 7 février 2020 ✎ Jacques Eskénazi

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Ce qui nous vient immédiatement à l'esprit lorsque l'on évoque la notion d'art, ce sont, presque immanquablement, les tableaux de Léonard de Vinci, de Michel Ange, de Van Gogh, de Picasso...
Inconsciemment, me semble-t-il, nous assimilons en première approche, l'Art, dans sa globalité, à l'art pictural -la peinture- à la création artistique qui s'y rapporte, et à l'idée de la beauté. C'est un «a priori» forcément réducteur. Car -et c'est un truisme- si le «miracle» de l'art se réduisait à ce simple constat nous ne serions pas ici ensemble à chercher Sa Vérité.

     J'évoque d'ailleurs ici à dessein la notion de miracle -au sens laïc du terme bien sûr- par référence à ce qu'écrivait Goethe dans une lettre à Schiller en 1798 : «Tant qu'une œuvre d'art n'est pas là, personne n'a la moindre notion de sa possibilité» (Jean Lacoste, «La philosophie de l'art»- PUF).
     De la même manière, si nous avions à définir l'idée de beauté nous tomberions inévitablement sur la définition moqueuse de Voltaire : «Demandez à un crapaud ce que c'est que la beauté, il vous répondra que c'est sa femelle avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête, une gueule large et plate, un ventre jaune, un dos brun..»
     Nous sommes donc amenés à dépasser notre réaction première, à faire de la philosophie, c'est à dire  «à évaluer et peser la valeur respective de divers raisonnements» (Cicéron «Propos sur le bonheur» 4ème Tusculane).

De fait, un certain nombre de questions s'enchaînent assez mécaniquement :
– L'art doit-il être beau ? Mais alors comment concevoir le beau ?
– L'art a-t-il une valeur universelle ? Mais alors une œuvre d'art peut-elle être unanimement acceptée ?
– L'art a-t-il une fonction ? Mais alors comment trouver son utilité ?
– Peut-on parler d'une philosophie, voire d'une spiritualité, de l'art ? Mais alors doit-on considérer l'art comme un courant de pensée ?
– L'art doit-il être réservé à une élite comme le pensaient les grecs ? Mais alors comment expliquer que tous y aient accès aujourd'hui ?
– Art et Argent....une vraie question ?
– Etc....
Il nous faut donc et avant tout, pour que notre débat s'installe «normalement» , poser clairement les conditions de notre réflexion :

-1- Nous sommes en 2020: quelle est la définition actuelle de l'art ? Ce sera l'objet notre première investigation.
-2- La réflexion philosophique peut-elle percer le mécanisme de la création artistique et, partant, de la compréhension de l'oeuvre d'art ? Ce sera l'objet de notre deuxième investigation.
3- Il appartiendra enfin au groupe, comme c'est l'habitude maintenant à la fin de nos réunions, de trouver Sa Vérité sur l'art, au sens socratique du terme (la maïeutique)
-1- Quelle(s) définition(s) retenir aujourd'hui ?

Que nous dit Wikipédia ?

     « L'art est une activité, le produit de cette activité  ou l'idée que l'on s'en fait s'adressant délibérément aux sens aux émotions à l'intuition et à l'intellect. On peut affirmer que l'art est le propre  de l'humain ou de toute autre conscience en tant que découlant d'une intention et que cette activité n'a pas de fonction pratique définie. On considère le terme «art» par opposition à la nature conçue comme «puissance produisant sans réflexion» et à la science conçue comme «pure connaissance indépendante de toute application». En Europe depuis la fin du 18ème siècle, ce terme regroupe principalement les produits dits des «Beaux Arts» tels que la sculpture, l'architecture, les arts graphiques (dont la peinture ou le dessin) et aussi la musique, la danse, la poésie, et la littérature. On y ajoute l'image en mouvement (le cinéma, la télévision, l'art numérique), le spectacle vivant (le théâtre, le mime), la photographie, la bande dessinée et plus largement encore la mode.»

Que nous dit André Comte Sponville ? ( Dictionnaire philosophique, PUF, p94)

     « Ars en latin est l'équivalent de tekné en grec: les deux mots désignaient une activité méthodique (par différence à ce qui résulte de la nature ou du hasard). En Français moderne on appelle art plutôt l'ensemble des procédés ou des œuvres qui portent la marque d'une personnalité, d'un savoir faire et d'un talent particulier. Cette triple exigence distingue l'art de l'artisan (qui a moins besoin de personnalité et de talent) et de la technique (qui peut s'en passer tout à fait: la compétence lui suffit)
Le mot aujourd'hui se dit surtout des beaux arts, ceux qui ont la beauté l'expression ou l'émotion pour but. Mais rien de tout cela n'est pleinement artistique sans une certaine vérité fût-elle subjective (et parce qu'elle l'est) , sans une certaine poésie au sens de René Char («poésie et vérité nous le savons sont synonymes») disons sans un certain effet de connaissance ou, pour le public, de reconnaissance. Shakespeare, Rembrandt ou Beethoven nous ont plus éclairés  sur l'homme et sur le monde que la plupart de nos savants.Au reste, les découvertes de ces derniers s'ils étaient morts à la naissance eussent été faites quelques années ou décennies plus tard par tel ou tel de leurs collègues. Mais qui aurait remplacé Giotto ou Bach ? Qui écrira les œuvres que Schubert, mort à 31 ans n'a pas eu le temps de composer ? Une œuvre d'art est irremplaçable comme l'individu qui l'a créée et c'est à quoi elle se reconnaît. Il s'agit d'exprimer «l'irremplaçable de nos vies» comme le dit Luc Ferry.
     Que la beauté soit au rendez vous est le miracle de l'art.
En son sommet l'art touche à la spiritualité : c'est comme la célébration voire la création de l'esprit par lui même. Dieu se tait ; l'artiste lui répond.»

Que nous dit Luc Ferry ? ( «L'encyclopédie philosophique-Les mots de la philo,A comme Art, Volume 2, p51)

     «....L'art est donc toujours le lieu d'un paradoxe puisque l'oeuvre exprime de l'intelligible dans du sensible, du spirituel dans du matériel, de l'idéel dans du corporel, dans un élément donc qui est le contraire de ce qu'il prétend traduire. Des idées se trouvent donc logées dans leur contraire»

Voila donc posées les données de notre réflexion....

-2- Art et philosophie

     Avant de confronter les opinions des principaux penseurs de l'art. il nous faut évoquer -plus que brièvement- l'Histoire de l'art elle même. Car, à travers les siècles, l'art n'a pas toujours eu la même valeur symbolique.
     Depuis l'Art préhistorique lui même, jusqu'aux toiles de Soulages, on peut, a priori, distinguer 4 périodes majeures :
-1- L'Art grec, synonyme d'harmonie, de justesse, de beauté
-2- L'Art religieux du Moyen Age, axé principalement sur la représentation du Divin
-3- L'esthétisme de la Renaissance, (le Quattrocento), et de la période post renaissance
-4- L'Art contemporain ou art de la déconstruction (Picasso, Braque, les impressionnistes, les fauvistes, Klimt....) C'est l'Art moderne à la conquête d'un monde nouveau : tel Nietzsche philosophant à coups de marteau pour déconstruire les idoles anciennes et construire une approche nouvelle, l'art contemporain a laissé libre cours à un imaginaire complètement différent, allant même jusqu'à incriminer la trahison de l'image («Ceci n'est pas une pipe»-René Magritte)...
Mais venons en au fait...

          Depuis que la philosophie existe, l'art a toujours été défini de la même manière. Depuis Platon et Aristote jusqu'aux temps modernes (chez Kant, Hegel ou encore Heidegger) « l'oeuvre d'art a toujours été définie comme l'incarnation d'une vision du monde comme l'illustration de grandes idées, de valeurs morales ou spirituelles supérieures  comme la représentation de symboles religieux ou laïcs dans un matériau sensible (le marbre du sculpteur, la pierre de l'architecte, la couleur du peintre, les vibrations sonores du compositeur...)» Luc Ferry, Les mots de la philo, Volume 2.

          Je vous propose, tel Proust -la ressemblance n'étant pas même fortuite, mais totalement inexistante- de vous promener non pas du côté de Guermantes, mais aux côtés de Platon, Kant, Nietzsche et Schopenhauer....Notre promenade s'achèvera avec un certain Robert Filliou...

Avertissement préliminaire : j'ai pris garde en résumant la pensée de chacun de ces penseurs, d'abord de ne pas la dénaturer (ce n'est pas facile dans un petit format) mais également de ne pas exprimer d'opinion personnelle sur chacun d'entre eux pour ne pas influencer le groupe. En revanche comme c'est la coutume ici, et avant de laisser la parole aux participants, je dévoilerai bien sûr mon ressenti en fin d'analyse....


-1- Beauté et Mimésis chez Platon


     C'est en effet avec Platon que débute la première réflexion philosophique sur l'art.. Il évoque l'art en tant que technique («Techné») : l'art du tissage, l'art de gouverner, l'art de la rhétorique,l'art de la dialectique....  Mais, paradoxalement, les «beaux arts», en tant que tels, n'existent pas pour lui.
     Est ce à dire que la peinture la poésie la musique -l'art au sens actuel du terme- n'ont pas leur place dans sa réflexion ? Bien sûr que si, mais elles ne sont pas définies, comme les beaux arts modernes par la définition moderne de la beauté (une notion d'ailleurs que les arts contemporains ont de plus en plus tendance à négliger au profit de la projection de leur vision du monde). Par beauté il entendra la beauté d'un corps par exemple, mais jamais celle d'une œuvre d'art. Il considère les beaux arts (la poésie par exemple) comme une «mimésis» une imitation : il suffit en effet pour tout produire, voire reproduire, de prendre un miroir et de le promener. Cependant le miroir ne permettra pas de produire pas les choses dans leur vérité mais dans leur apparence. Le peintre par exemple est défini comme «l'homme au miroir» : le peintre imite le réel, non pas tel qu'il est, mais tel qu'il apparaît.   
     La beauté c'est autre chose : une chose est belle quand elle est parfaitement ce qu'elle doit être ( c'est l'idéal exemplaire de la beauté). Dans la conception platonicienne de la beauté rentrera la caractéristique de l'objet lui-même : une marmite, une jument, un éphèbe (ou une jeune femme …)

-2- L'impératif Kantien

     Kant aborde le problème à l'inverse de Platon : le beau n'est pas une caractéristique de l'objet, c'est un sentiment du sujet éveillé par certains objets qui produisent en nous un sentiment de liberté et de vitalité. Le sentiment du beau est le libre jeu de l'imagination et de l'entendement : le beau suscite le jeu de nos facultés, par lequel nous éprouvons en nous le dynamisme même de la vie.
     Mais surtout Kant énonce que le beau doit plaire de manière universelle : il est universel parce qu'il fait jouer des facultés qui sont communes à tous les sujets. Le sentiment que j'éprouve devant une belle œuvre doit en théorie être partagée par tous.
     Pour être belle une une chose doit répondre à une triple exigence : elle doit être sans intérêt (Le beau est l'objet d'une satisfaction désintéressée), sans concept (Est beau ce qui plaît universellement sans concept) et sans finalité (La beauté est «la forme de la finalité d'un objet en tant qu'elle est perçue en celui ci sans représentation d'une fin: c'est le principe de la finalité sans fin). «Critique de la raison pure»

-3- Schopenhauer et la contemplation esthétique

     La contemplation esthétique consiste, pour Schopenhauer, dans cette aptitude à considérer le monde en lui même et pour lui même, sans le rapporter à sa propre individualité, en regardant les choses de la manière la plus objective possible, sans qu'il ne demeure rien dans notre perception qui nous rattache encore à notre propre subjectivité. Quand on emplit toute sa conscience de la contemplation paisible d'un objet quand on s'y perd on parvient enfin à oublier son individu, on ne subsiste que comme «sujet pur».
     Cela suppose que pour un temps l'intellect l'emporte sur la volonté, que l'activité cérébrale soit libérée de l'insistance de nos penchants ou de nos passions. La contemplation esthétique doit donc s'entendre exclusivement comme la représentation non des choses elles mêmes mais de leurs idées au sens platonicien du terme.
     Nous devenons pur sujet connaissant, toute souffrance disparaît, nous connaissons enfin la parfaite tranquillité de l'âme. «Nous échappons à l'oppression humiliante de notre volonté; nous ressemblons à des prisonniers qui fêtent un jour de repos et notre roue d'Ixion ne tourne plus...C'est  qu'en effet, du moment où affranchis du vouloir nous nous sommes absorbés dans la connaissance pure et indépendante de la volonté, nous sommes entrés dans un autre monde».
     La contemplation esthétique est, littéralement, une évasion. Pour Nietzsche c'est une négation de la vie...

-4- Nietzsche et la naissance de la tragédie

«L'art et rien que l'art ! C'est lui qui nous permet de vivre, qui nous persuade de vivre, qui nous stimule à vivre»

     C'est dans son premier livre «La naissance de la tragédie» publié en 1872 que Nietzsche livrera sa réflexion sur l'art et surtout la musique. Lui même était un passionné de piano, ce qui explique peut-être en partie ses considérations sur l'art...
     L'originalité de l'esthétique de Nietzsche repose dans le fait qu'elle est avant tout une esthétique de la création et non de la réception. Elle s'ancre dans une réflexion métaphysique profonde, imprégnée de celle de Schopenhauer, mais dont il s'éloignera en lui reprochant sa neurasthénie et son pessimisme.... Pour lui: «l'art est la tâche la plus haute et l'activité essentiellement métaphysique de cette vie».
     Il s'agit en effet, grâce à l'art, de justifier l'existence du monde comme «phénomène esthétique» qui excède toute moralité, une doctrine antimorale à laquelle il donne le nom de dionysienne (l'ivresse et la musique)
par opposition à la conception apollinienne (le rêve et la beauté plastique). Contre le pessimisme romantique de Wagner ou Schopenhauer il affirme l'art dyonisiaque du tragique «Bien au dessus de Wagner j'ai aperçu la tragédie musicale, et, bien au dessus de Schopenhauer, j'ai entendu la musique qui accompagne la tragédie de l'existence».
     Dans l'ivresse dionysiaque l'individu se révèle dans sa nudité première, il se sent en harmonie avec les forces naturelles. Si le le pessimisme romantique désigne un état non artistique, le tragique caractérise un état de force, de plénitude, c'est à dire un état artistique par excellence.
     Nietzsche cherche à magnifier la douleur : la douleur est un signe de force, elle rend l'homme plus profond, elle possède une vertu esthétique «L'art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité». Toute création digne de ce nom doit pouvoir agir de manière à placer l'individu dans un état d'extase et d'ivresse et non de neurasthénie (attaque directe contre Schopenhauer...)....


«L'art c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art» - Robert Filliou

     C'est une annonce qui s'est affichée le mois dernier dans les rues de Royan. Est ce la philosophie actuelle de l'art, un «remake» de la querelle des anciens et des modernes ?
     Procédant à un renversement de la conception traditionnelle, le génie selon Robert Filliou n'est plus l'artiste inspiré mais l'homme ordinaire dans sa naïveté et son innocence. Avec la mise en place d'un art collectif le public est invité à participer à la création,de sorte que la distinction artiste/public est abolie en même temps que la distinction création/action.
     Dans cette optique l'art n'est plus défini comme une simple représentation du réel ni abstraitement comme une fin en soi, mais comme une participation à la vie, un morceau de vie... Avec Filliou il n'y a plus de séparation marquée entre l'art, l'artiste et le réel.

Cf. la remarque d'un officiel allemand à Picasso lors de l'expo de 1937 devant «Guernica»
C'est vous qui avez fait çà ?»
Non, avait répondu Picasso, c'est vous !» ...

-3- Socrate au secours !...(la maïeutique socratique)

(Je rappelle que Socrate s'est inspiré de sa mère sage femme pour nous contraindre à accoucher de la vérité...)

     Nous voici donc parvenus à une étape importante de notre réflexion philosophique: celle où nous allons tous donner notre opinion sur ce thème : «Art et philosophie»
     En ce qui me concerne, je persiste à penser que l'art tient du miracle: ce qui n'existait pas quelques instants auparavant prend forme sous nos yeux d'une manière visible et intelligible.
     Je suis à ce niveau là très proche de la notion de paradoxe évoquée par Luc Ferry : Chopin utilise un matériau précis pour composer (les notes de musique), Soulages et Mondrian pour peindre,etc... Mais comme je ne suis jamais satisfait d'une seule approche fût-elle excellente- j'ajouterai que l'art est aussi le vecteur de communication privilégié entre les souterrains -la vie intérieure- de l'artiste et nous : Chopin nous communique son génie, Soulages et Mondrian leur vision des formes et de la couleur...

Jacques Eskénazi

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