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> Le monde fantasmé de Murakami ✎ Danielle Guérin-Rose

Rédigé par webmestre 4 commentaires
Classé dans : littérature Mots clés : aucun

Le monde fantasmé de Murakami

L’écrivain Japonais Haruki Murakami, qui a reçu de nombreux prix, et dont le nom a été évoqué comme possible lauréat du prix Nobel, possède un univers bien particulier qu’on retrouve dans presque toutes ses œuvres. 
On a parlé à son propos de « réalité magique ». Le monde dans lequel se déroulent ses intrigues est bien ancré dans la réalité, et même parfois dans le quotidien le plus banal, mais il s’insinue subrepticement dans une dimension imaginaire, par un glissement si habile que le lecteur le plus matérialiste et le plus cartésien, s’y laisse entrainer sans même s’en apercevoir. Dès lors, en pleine possession de sa raison, le voilà prêt à suivre Murakami sur les chemins les plus hasardeux et les plus étranges, à s’aventurer dans des mondes parallèles où les évènements extraordinaires, voire inquiétants peuvent survenir sans même qu’il s’en étonne. Une clochette tinte chaque nuit à heure fixe, du fond d’une chambre de pierre souterraine dissimulée en pleine forêt, sous un ancien temple abandonné. Un petit personnage de tableau descend de sa toile et se mêle de tout, bavardant comme une pie dans un langage alambiqué et drôle (Le meurtre du commandeur). Des pluies de sardines et de maquereaux tombent du ciel, les chats tiennent conversation et les pierres peuvent parler (Kafka sur le rivage). Un escalier de secours dérobé descend d’une voie express vers un monde juste un peu différent du nôtre, à quelques détails près, où deux lunes apparaissent dans une nuit méconnaissable (1Q84). Ces bizarreries ne se produisent pas de façon brutale. Il suffit d’un léger décalage, d’un petit pas de côté pour passer d’un univers à l’autre.  Le surnaturel côtoie le réel et s’unit à lui si intimement qu’on ne peut plus les démêler. Le mystère poétique, la magie surréaliste font bon ménage avec la platitude du train-train journalier, avec, même, une certaine trivialité. Les scènes de sexe, par exemple, sont assez crues (ah, l’amour de l’auteur pour les grosses poitrines !), mais ses héros (et ses héroïnes) ont beau avoir une vie sexuelle satisfaisante, la vie amoureuse leur est refusée. Leurs liaisons sont toujours éphémères ou malheureuses et n’impliquent pas l’amour qui, quand il existe, est platonique ou quasi impossible à atteindre. Car tous sont solitaires. Au sein d’une société à la dérive, ils vivent dans un esseulement tragique. Ce sont des enfants perdus, vulnérables et forts à la fois, qui ignorent tout de leurs parents, ou qui ont rompu, très jeunes, avec leur famille. Ils n’ont pas de parents proches et très peu d’amis. Les héros de Murakami sont porteurs d’une secrète fêlure, des êtres purs et touchants en quête d’absolu. S’ils y parviennent, après un long parcours initiatique, ce sera peut-être par l’entremise de l’art. La peinture, la musique, la littérature sont omniprésents dans l’œuvre de Murakami. Passionné de jazz, sa culture se nourrit tout autant du Japon ancestral que des grandes œuvres d’Europe où il a longtemps vécu, avant de séjourner en Amérique puis de rentrer au Japon. Ses références sont majoritairement occidentales (Tchekhov, Proust, Kafka, Orwell, pour la littérature, Schubert, Beethoven, Liszt et Janacek, avec sa sinfonietta qui ponctue 1Q84 de ses fanfares, pour la musique). 

On n’est pas dépaysé en lisant Murakami, et en même temps, on l’est totalement, à chaque page, car si son monde ressemble au nôtre, il peut devenir aussi un pays onirique où on marche sans cesse en équilibre entre le fantastique et la normalité, où l’invisible et le visible se nouent dans d’extraordinaires trouvailles poétiques qui nous tiennent sous un charme hypnotique.  On se perd avec délice dans les labyrinthes construits par Murakami, parce qu’on ne sait jamais ce qu’on va trouver au bout, du réel le plus banal, au surnaturel le plus déroutant. Et c’est complètement addictif.

                                                                                                                                                           Danielle Guérin-Rose

4 commentaires

#1  - Jacques Eskénazi a dit :

Brrr...Ton commentaire sur Murakami fait froid dans le dos, et ne donne pas franchement envie de se plonger dans la lecture de cet auteur pourtant si célèbre!
D'autant ma chère Danielle , que je ne me suis pas vraiment remis de la lecture attentive de Yoko Ogawa ( Le petit joueur d'échecs, Manuscrit Zéro, Cristallisations secrètes...) et de Okuizumu (Les pierres, Le jour où le serpent fut tué...).
Il me semble que les grands écrivains japonais reflètent une certaine dépersonnalisation, voire déshumanisation sociétale, qui rappelle étrangement l'univers sombre et désespéré de Kafka...Alors bien sûr il n'est pas interdit d'aimer Kafka, mais bon aujourd'hui on aurait peut-être besoin d'un peu plus de lumière et de chaleur humaine me semble-t-il...

Jacques Eskénazi

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#2  - Danielle Guérin-Rose a dit :

J'ai dû rater mon coup si je te donne l'impression d'un univers sombre et désespéré. Un univers étrange, oui, où rêve et réalité se mélangent de la plus heureuse façon. Et la chaleur humaine imprègne au contraire l'oeuvre de Murakami. C'est même souvent déchirant d'humanité, d'une grande intelligence et d'une générosité parfois bouleversante. Je ne suis pas folle des auteurs Japonais moi non plus d'habitude, mais Murakami a une culture très occidentale, autant littéraire que musicale. Pour moi, ce fut un vrai coup de foudre, une superbe découverte.

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#3  - Annie Birkemeier a dit :

Eh bé, didon, Danielle, on se croirait chez Borges (Jorge Luis), celui qui a posé les rails du "realismo mágico" sudaméricain. J'ai des difficultés à adhérer à ce genre de prose, mais on ne sait jamais, je vais essayer Murakami. Je ne risque pas grand-chose...

Merci à toi pour ta recension alléchante.
Annie

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#4  - Enial Jean a dit :

passionnant j'ai plus interessant le dentier d'Oscar Wilde

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