> L’utérus est-il iconoclaste ou iconophile ? ✎ Allain Glykos

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          Voilà une question bien étrange. On dira aisément que l’utérus a été notre premier lieu de confinement, jusqu’à ce que notre mère n’en pouvant plus, nous mette à la porte de chez elle. L’image est un peu facile et ne mérite pas grand développement.
( crédit aux artistes )
Et pourtant, l’utérus, cavité finie s’il en est, est peut-être bien aussi le lieu de l’infini. Pour comprendre ce paradoxe, il faut revenir au lointain Moyen Âge. 

Il y eut en effet dans l’Empire Byzantin une période dite « querelle iconoclaste ou « querelle des images ». Elle s’étend de 726 à 843. Pendant environ une centaine d’années, les empereurs byzantins iconoclastes interdirent le culte des icônes et ordonnèrent la destruction systématique des images représentant le Christ ou les saints, qu’il s’agisse de mosaïques ornant les murs des églises, d’images peintes ou d’enluminures de livres. Cela nous rappelle malheureusement des événements proches de nous. Sans se lancer dans l’énumération des empereurs qui imposèrent qu’on détruisît toute représentation de la divinité, on peut remarquer que les impératrices furent plus tolérantes. Et nous allons voir que ce n’est peut-être pas un hasard.

Retenons la date du fameux concile de Nicée en 787 qui marque la victoire des iconoclastes sur les iconophiles (c’est-à-dire les amoureux des images) qui durant cette période furent persécutés. Persécutés, tués pour des images, cela nous rappelle décidément des événements proches de nous. On en viendrait à se demander de quel progrès peut se prévaloir l’humanité. Au pas-sage, notons que Nicée (ville d’Asie Mineure) tient son nom du grec Nikaia qui dérive lui-même de Niki, la victoire. D’où le nom de Nike sur les tennis et baskets. Mais comme dit le poète, C’est moi que l’on couronne quand ce sont d’autres qui triomphent. Et c’est bien ce qui arriva. En effet, les iconophiles finirent par l’emporter grâce à l’impératrice Théodora. Le 11 mars 843, premier dimanche du Grand Carême, l'iconoclasme fut anathématisé lors d'une grandiose cérémonie à la Sainte-Sophie. La belle église transformée il y a peu en mosquée par qui vous savez…

Mais, me direz-vous, quel est le rapport avec l’utérus de ma mère ? Un des arguments des iconoclastes consistait à dire que Dieu est infini, il n’est donc pas possible de contenir l’infini dans un cadre, aussi grand soit-il, tel qu’une fresque ou une peinture sur bois. De leur côté, les iconophiles invoquaient l’Annonciation faite à Marie : « Je vous salue Marie pleine de grâce. » Il faut prendre ici « pleine » au sens strict du mot, à savoir que l’utérus de Marie est empli de la grâce de Dieu qui est infinie. Donc, disaient les iconophiles, une cavité finie peut contenir l’infini.
Et, selon l’historien de l’art Daniel Arasse, ce n’est pas un hasard si, à la Renaissance italienne, l’usage de la géométrie comme moyen de représenter en perspective les scènes peintes, fut d’abord expérimenté sur des Annonciations. La première, selon lui, étant celle d’Ambrogio Lorenzetti, encore maladroite mais pionnière :

 
Ambrogio Lorenzetti, Annonciation, Pinaco-thèque de Sienne, 1344,

En effet, Daniel Arasse pose la question suivante ? Quel lien existe-t-il entre les peintures représentant les Annonciations et l’usage de la perspective géométrique dans la peinture florentine ? Ou, pour le dire autrement, pourquoi cet usage révolutionnaire apparaît tout d’abord dans les tableaux dont le thème est l’Annonciation faite à Marie par l’Ange Gabriel. Pour Da-niel Arasse, le lien est organique. Parce que la Renaissance est le moment-clé où la pensée s’affranchit de la tutelle de l’Église, se laïcise et où l’Infini n’est plus l’apanage de Dieu, mais également de la géométrie. Eu-clide vient à la rescousse des iconophiles pour rappeler que l’Infini peut être désormais contenu dans les limites d’un cadre fini (grâce au point de fuite notamment) ou dans une cavité finie, celle de la Vierge portant en elle le fils de Dieu.
Ainsi, l’utérus de nos mères est plutôt iconophile, n’en déplaise aux iconoclastes de tout poil. Et libre à elles de nous photographier autant de fois qu’il leur plaira. Même confinés dans une pellicule ou un smartphone, le champ des possibles qui nous sont offerts par la naissance reste infini. La tentation est grande de citer une fois encore le poète portugais Miguel Torga : « L’universel est le local, sans les murs. » L’utérus ne se-rait-il pas  le local dans lequel nous grandissons avec l’infinie subjectivité de l’enfance,  ce sentiment océanique que décrit Freud dans Malaise dans la Culture. À nous, une fois expulsés, de ne pas les perdre.


 
Sandro Botticelli, Metropolitan Museum of Art, 1485

 

Piero della Francesca, Perugia, Museo Nazionale dell’Umbria, vers 1470


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