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> Enfance ✎ Danielle Guérin-Rose

Rédigé par webmestre Aucun commentaire
Classé dans : littérature Mots clés : aucun

J’avais onze ou douze ans sans doute.

Plantée au bord frangé des vagues, indifférente à l’excitation criarde des jeux de volant et de jokari, je rêvais que nous étions une île.

Là-bas, derrière le phare des rois, des bateaux de pirates aux flancs gonflés de coupes d’or et de joyaux dérobés, hissaient le drapeau noir des brigands de la mer.

Je scrutais l’horizon, espérant voir surgir d’entre les flots vert-gris la forme oblongue d’une bouteille ancienne enfermant un message écrit dans une langue étrangère, une carte au trésor, peut-être, qui dévoilerait les secrets du roman de Stevenson.

De l’autre côté de l’estuaire, cette longue lame blonde qui se détachait nettement sur le ciel par beau temps, ce n’était pas le début du Médoc, c’étaient les rives de l’Amérique, celles où avait touché Christophe Colomb et ses trois caravelles, celle des pèlerins exilés qui fondèrent New La Rochelle. Il n’y avait qu’une encablure jusqu’au Nouveau Monde où vivaient des sauvages emplumés et des puritains vêtus de noir. Le pays des chevauchées et des grandes plaines, je le voyais de la plage. J’aurais presque pu le toucher.

Je ne pensais pas au souffle de la guerre, ni au bruit terrifiant des avions qui avaient bombardé la ville, avant que mon étoile ne vienne se ficher dans ce pays où je suis née. Je ne pensais pas à mes grands-parents, terrés dans leur abri de fortune, sous la grêle serrée des bombes, je ne pensais pas à le fumée âcre qui se dégageait des décombres, aux maisons écrasées, ni aux cris des blessés au milieu de ceux que la mort avait surpris dans le froid de janvier, ni aux survivants qui avaient le visage terrifié du tableau de Munch, le visage défiguré de ceux qui ont vu l’enfer. Je ne pensais pas à la ville détruite.
Il y avait de puissants rêves, face à la mer. Et derrière mon dos de petite fille vêtue d’une robe de cretonne légère, la ville se redressait doucement, ressuscitait comme le phénix de ses cendres, dans sa blancheur de laboratoire désincarnée. Avec ses murs géométriques immaculés, elle avait des désirs de Brésil, et, dans une aspiration vaine, prétendait se donner de faux airs de Grèce ou d’Afrique du Nord, essayant de singer les villes du sud alanguies dans le silence de l’écrasant soleil des après-midi d’été.

La guerre était loin, même si elle en portait encore les marques, La ville martyrisée renaissait, entièrement vierge et nouvelle, méconnaissable, repoussant un passé qui ne s’ancrait plus que dans les souvenirs des habitants désorientés. Et moi qui n’avais pas connu la guerre, plantée au bord frangé des vagues, suivant derrière mes mains en visière le vif scintillement des éclats de miroirs biseautés qui diffractaient une lumière dansante à la surface de l’eau, je rêvais d’ailleurs, de mondes imaginaires qui se dessinaient peu à peu, et l’île était là, dans ma tête, si lointaine et si proche.

25 février 2021

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