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> Billet d'humeur : la chochotterie élevée au rang de vertu cardinale (suite et fin) ✎ Annie Birkemeier

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Hier, il était interdit d’interdire ; aujourd’hui, il est interdit de permettre. Les deux extrêmes plus risibles et plus infantiles l’un que l’autre.

Le mouvement pour le respect des diversités se résume désormais à la revendication d’un traitement particulier (= privilège) sur critères ethniques ou religieux en recyclant les catégories de pensée utilisées par les (anciens) dominants. Il suffit d’inverser ces catégories pour se lancer dans la course victimaire et procéder au flicage idéologique de la société. Les outils de cette déconstruction ont été propagés par ce que les Américains ont appelé la « french theorie » (voir le billet d’humeur précédent sur les thuriféraires de cette dénommée « postmodernité » dépassés par leurs émules !). Procédé typique du discours totalitaire que le mouvement ci-dessus évoqué prétend dénoncer. La méthode est simpliste, et les munitions sémantiques, puisées dans l’arsenal de ladite « french theorie », sont reconverties au profit de minorités identitaires - une véritable explosion - qui jargonnent devant des prosélytes trop éblouis pour y voir clair et une majorité confite en repentance (cf. : la névrose de la culpabilité blanche). Le JE déconstruit pour sa pomme/sa tribu les mécanismes d’une domination largement fantasmée et impose un diktat victimaire. Je suis une victime, donc tais-toi ! Dit autrement : la déconstruction des identités de classes (Bourdieu) a débouché sur son antithèse, la revendication identitaire qui se superpose à l’identité victimaire qui cherche sa juste place dans la hiérarchie des victimes. Plus victime que moi, tu meurs... 

Et puis, l’indignation tous azimuths est devenue virale. L’expression à la mode pour dénoncer cet état de fait est la « cancel culture » : une pièce d’Eschyle (Les suppliantes) est bloquée par des «antiracistes» sous prétexte d’une mise en scène «colonialiste, afrophobe et raciste» dans le centre même du savoir, la Sorbonne. On déboulonne des statues, on débaptise une quarantaine d’écoles à Frisco. Je cite Le Monde : « Le conseil des écoles de San Francisco a décidé, mardi 26 janvier, de débaptiser quarante-quatre établissements qui portaient des noms illustres mais désormais sujets à controverse : George Washington, Thomas Jefferson, James Madison et même Abraham Lincoln ».

Des inquisiteurs qui ont ingurgité la novlangue de la « french theorie » sans la digérer imposent la dictature des identités multiples (« l’intersectionnalité ») à qui oserait la questionner. Quiconque l’ose est vite taxé d’islamophobe, homophobe, transphobe (comme l’ex caricaturiste du Monde, Gorce), au choix. Et qui s’oppose au grégarisme bien-pensant de la « racité » redécouverte, ou de l’antiracisme « intersectionnel », se trouve très vite désavoué comme suprémaciste blanc, cis-genre (dont la sexualité coïncide bêtement avec le genre donné par la nature), et devant s’excuser de ce qu’il est ad aeternam et ad nauseam... N’oublions pas l’opérante et très performante « reductio ad Hitlerum » pour disqualifier toute tentative de discussion. Ça marche du feu de dieu. En témoigne l’accusation posthume à la mémoire de Beethoven (à propos des 250 ans de sa naissance en 2020) qui aurait éclipsé d’autres génies (potentiels), issus d’autres cultures, en mettant à profit ses privilèges de mâle et de suprémaciste blanc. Tiens, donc ! Le pauvre, il n’était pas au courant, il était seulement génial...


Un véritable entrepreneuriat identitaire ! Cette déconstruction sans perspective politique s’est dissoute dans une dénonciation généralisée et moralisante qui est cependant plus que valable et licite dans certains cas.

Quand #me too ou #sciencesporcs explosent à la figure des jeunes gandins voyous qui se croyaient protégés par la veulerie ou la licence ambiantes (ce que d’aucuns appellent « l’air du temps », ou la « révolution-sexuelle-post-soixante-huitarde », pour se dédouaner), c’est tant mieux. Quand les violeurs de fin de monômes, de bizutages arrosés, ou quand la feuille de chou d’un campus (l’Edhec) élit nommément la pute du mois avec photo à l’appui, il faut les dénoncer, même si ça peut nuire à leur future carrière (dixit l’Administration). La fille, elle, est foutue, carrière ou pas. Ce n’est pas de la délation mais une entreprise de salubrité publique.

Il faut aussi libérer l’écoute au fur et à mesure que se libère la parole. Quand des jeunes filles et, dans une moindre proportion, des jeunes gens dénoncent l’inceste/les abus sexuels dont ils ont été les victimes, ils rappellent tout simplement que leur corps leur appartient, qu’il est sacré et que le fossé entre les générations familiales est un absolu éthique et social. D’autant plus que la dépravation et l’étalage des turpitudes sexuelles ont trop longtemps eu droit de cité, enrobées dans la guimauve d’une pseudo-littérature ou encouragées par la désinvolture d’une presse adoubée par l’intelligentsia. On se rappellera le gna-gna-gna, pôv’ conne de Philippe Sollers (ou autre « mal baisée ») envers Denise Bombardier, au sujet de l’émission Apostrophes de Bernard Pivot, en 1990, alors que l’invité d’honneur était Matzneff soi-même. Quel courage pour oser aller ainsi à contre-courant. Mme Bombardier a dû se sentir bien seule face à tous ces intellectuels rigolards qui trouvaient M. Matzneff très farce avec ses histoires de sodomisation de petites filles.

Je cite un contributeur qui écrit sans ambages (je me suis abstenue de toute correction) :

xxx (note webmestre : lien invalide )

L’hilarité d’un plateau complaisant a pris bien froid après l’estocade bien contenue mais portée a point, pile au bon moment. Elle les a laissés glousser comme des dindons, et bam. Apres il fait la victime. Mais c’est trop facile, faut assumer ses dires et ses actes quand on est un homme, preuve est faite que vous n’en êtes pas un ce qui vous rapproche du monstre. Il dit qu’il n’est pas lâche moi je pense qu’il est le porteur zéro de la lâcheté. S’il apprécie les enfants c’est justement parce qu’il est lâche ce monsieur. Une vraie femme vient de vous le montrer, vous avez peur des femmes donc vous allez vers les filles. Et son effacement devant la contradiction alors qu’il était tellement lumineux en complaisance, en est une autre preuve. Facile de faire le beau face a une assemblée acquise, moins facile de porter ses épaulettes quand on vous porte la contradiction, pris la main dans le pot de confiture, vous transpirez d’un coup car vous savez qu’elle a totalement raison. Le courage et charisme se mesure a la faculté de répondre aux contradiction et de faire valoir son point de vue. Preuve est faite que vous n’êtes qu’une coquille vide et molle. Bravo madame.

Il n’est jamais facile d’aller à contre-courant. Aussi bien, ce tout-Paris intellectuel qui se haussait au-dessus des lois qui régissent la vie du citoyen lambda et qui se prétendait affranchi, ressentait-il le besoin grégaire de s’acoquiner avec un gourou à la mode, comme des midinettes éblouies par le fils de famille. J’en veux pour preuve cette pitoyable pétition de Matzneff signée par l’intelligentsia française de la seconde moitié du XXème siècle pour faire sortir trois pédophiles de prison. La plupart de ces gens-là ne sont plus parmi nous aujourd’hui. Les autres se dépêtrent comme ils peuvent dans leurs explications-excuses foireuses. (« Ben, j’ l’avais pô lue ! C’est Machin qui m’a dit de la signer, alors je l’ai signée... C’était dans l’air du temps, aujourd’hui j’y regarderais à deux fois...». Non, mais on croit rêver ! C’est pas moi, M’sieur, c’est l’autre...


Pétition Matzneff (1977)

Les signataires de la pétition :
Louis Aragon, Francis Ponge, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Judith Belladona, docteur Michel Bon, psychosociologue, Bertrand Boulin, Jean-Louis Bory, François Chatelet, Patrice Chereau, Jean-Pierre Colin, Copi, Michel Cressole, Gilles et Fanny Deleuze, Bernard Dort, Françoise d'Eaubonne, docteur Maurice Eme, psychiatre, Jean-Pierre Faye, docteur Pierrette Garrou, psychiatre, Philippe Gavi, docteur Pierre-Edmond Gay, psychanalyste, docteur Claire Gellman, psychologue, docteur Robert Gellman, psychiatre, André Glucksmann, Félix Guattari, Daniel Guérin, Pierre Guyotat, Pierre Hahn, Jean-Luc Henning, Christian Hennion, Jacques Henric, Guy Hocquenghem, docteur Bernard Kouchner, Françoise Laborie, Madeleine Laïk, Jack Lang, Georges Lapassade, Raymond Lepoutre, Michel Leyris, Jean-François Lyotard, Dionys Mascolo, Gabriel Matzneff, Catherine Millet, Vincent Monteil, docteur Bernard Muldworf, psychiatre, Négrepont, Marc Pierret, Anne Querrien, Griselidis Real, François Régnault, Claude et Olivier Revault d'Allonnes, Christiane Rochefort, Gilles Sandier, Pierre Samuel, Jean-Paul Sartre, René Schérer, Philippe Sollers, Gérard Soulier, Victoria Thérame, Marie rhonon, Catherine Valabrègue, docteur Gérard Vallès, psychiatre, Hélène Vedrines, Jean-Marie Vincent, Jean-Michel Wilhelm, Danielle Sallenave, Alain Cuny.

Manquent à l’appel Bourdieu, Morin, Finkielkraut et bien d’autres, et ça fait du bien. Duras n’a pas signé, curieusement. Ni Dolto (pas conne, elle a dû sentir le vent du boulet !) Mais qu’allait faire André Glucksmann dans cette galère ? Et Christiane Rochefort ? Je cite quelques phrases-clefs de son roman autobiographique « La porte du fond » (Grasset, 1988) qui relate avec une rage qui ne faiblit pas les abus sexuels dont elle a été victime depuis ses 8 ans par son « stratège » de père. Il finira par lui demander pardon, fuira et disparaîtra.

- À cette sacrée messe de Noël d’antan, restée seule là-haut aux bancs de la chorale, le rouge au front, avec mon péché inavoué du coup visible de la nef entière. Toutes les âmes pures descendues à la Sainte Mangeoire. Toutes sauf moi...

- Il faut dire, il était un fameux stratège.

- Si ta mère le sait, elle se jettera par la fenêtre.

- « Si tu n’es pas gentille, ce sera la guerre. » « Gentille ». Il n’avait qu’à me sonner.

- Alors ce livre, il t’a plu ? (Il lui a fait lire Les aventures du Roi Pausole de Pierre Louys, à 8 ans !) Viens me dire ça. Il me tend la main. Je me suis retrouvée de l’autre côté.

- C’est une relation merveilleuse que nous avons toi et moi. Une relation privilégiée. Tu devrais apprécier ta chance.

- Si c’est ça qui te dérange les liens du sang ces vieilles lunes je peux te rassurer : c’est pratique courante dan les familles.

- Quand une femme dit « non », c’est « oui », toujours.

- Je vomissais. Pour éviter ça, j’arrêtai de bouffer.

- Je fais des caprices. Non, pas aujourd’hui. - Dis donc, pour les migraines qui durent une semaine j’ai assez avec ta mère. Ce gentleman m’avait voici longtemps informée qu’elle « n’aimait pas ça ».

- Le combat a duré sept années. J’en ai perdu chaque bataille. Mais pas la guerre. Quand enfin l’ennemi est tombé, me trouvant par circonstance le messager de sa mort, j’ai tenté de me composer un visage qui, au moins, ne choquât point sa veuve, à qui je ne voulais nulle offense. Je crains de n’y être pas parvenue tout à fait. Et qu’elle ait aperçu, sous mon masque mal ajusté, le sourire du survivant.

Vous avez peur, désormais, de vous ennuyer au sein de cette bien-pensance ringarde ?

Aucune crainte ! On va très vite voir refleurir une nouvelle bien-pensance pour remplacer l’autre et entendre les cris d’orfraie de ces néo-bien-pensants pour fustiger la pruderie rampante, la pudibonderie nauséabonde qui vient polluer notre-liberté-individuelle-si-chèrement-acquise.

 

Annie Birkemeier

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