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> Bleus de Royan ✎ Jean-Paul Gazeau

Rédigé par webmestre 4 commentaires
Classé dans : art Mots clés : aucun

A en juger par le titre de plusieurs de ses œuvres,  le peintre Olivier Debré voyait la vie en bleu à Royan : 

Port bleu Royan (1963)
Bleu - Royan (1964)
Bleu  océan, Royan (1965)
Petite bleue- Royan (1965)
Bleu le soir à Royan (1965)
Petit bleu - Royan (1969)
Royan bleu taches vives (1971)
Bleu pâle du port de Royan (1973)
Tout bleu - Royan (1975)
Bleu pâle - Royan (1975)
Royan bleu (1976)
Royan bleu pâle tache verte (1982)
Bleu de Royan taches vives (1993)
Bleu très pâle de Royan (1996)
Etc.



Je ne sais pas s’il est parvenu à peindre 50 nuances de bleu mais c’est ce qu’on appelle avoir de la suite dans les idées. Son frère Michel, quant à lui, était réputé pour avoir de la fuite dans les idées si on en croit Wolinski qui l’a immortalisé avec un entonnoir sur la tête. Il faut dire que Michel avait du mal avec l’art abstrait. Les bleus de Royan de son frère le laissaient perplexe ! « Mais ça représente quoi ? » demandait-il. Olivier imperturbable lui répondait sur l’air du tra la la la : « c’est le bleu de la mer Michel ! ». Vanne que Michel n’a jamais comprise. Comme quoi, on peut avoir rédigé la Constitution, avoir créé l’ENA et être totalement dépourvu d’humour.
Le père d’Olivier, c’est Robert. On a donné son nom à un hôpital de Paris pour le remercier d’avoir créé le premier service de pédiatrie en France. 
Un de ses neveux, c’est Jean-Louis, qui a été un certain temps gardien de la Constitution, rédigée par son père ( la France, comme vous le savez, est une république héréditaire, bel oxymore qui trahit notre propension à aimer les paradoxes et les contradictions ). Depuis, Jean-Louis a eu une belle promotion et a été nommé gardien des Archives. 
Heureusement, il y a Constance, la fille de François, autre neveu d’Olivier. Si François, journaliste et écrivain, c’était déjà le vilain petit canard de la famille, Constance en est la brebis galeuse. Figurez-vous que Constance vient de plaquer son mari et son métier (avocat) pour aller vivre avec une autre femme et écrire des livres. En d’autres termes, elle a succombé aux charmes du bleu de Mytilene comme son grand-oncle au bleu de Royan.
Bref, Jean-Louis, c’est « famille, je vous ai ! », Constance, c’est « famille, je vous hais !  ».

Je ne vous parlerai pas de Bernard, le frère de Jean-Louis, urologue de profession, qui est passé ensuite à l’art de faire passer des vessies pour des lanternes en étant plus ou moins successivement maire, député et ministre. (Belle prétérition !)

Mais pourquoi autant de « bleus » de Royan ? Olivier a-t-il été inspiré par les bleus de Matignon de son frère Michel ? Je ne le pense pas ! D’ailleurs Olivier a toujours prétendu qu’il avait été initié aux arts plastiques par son grand-père maternel, le peintre Édouard Debat-Ponsan, « petit maître » à qui on doit entre autres, « Nec mergitur ou la Vérité nue sortant du puits ». Cette toile a été offerte par souscription publique à Emile Zola (encore un familier de Royan !) pour le remercier de son engagement dans l’affaire Dreyfus. 



C’est une peinture très académique. On y voit une jeune femme nue (enfin nue selon les critères de l’époque) sortant d’un puits. Surgissant de derrière le puits, un spadassin (l’armée) et un clerc (l’église) agrippent en vain la jeune femme pour l’empêcher de se redresser. L’allusion à l’affaire Dreyfus est plus que flagrante : l’Eglise et l’Armée liguée contre la vérité, tentant de couvrir une condamnation injuste, de retarder la révision d’un procès et de protéger des coupables pour des raisons que l’on tait. La jeune femme tend un miroir symbole de la vérité qui éclaire et triomphe de l’obscurantisme des hommes dont il se garde toutefois de renvoyer l’image. 

Tout cela pour dire que lorsqu’on compare les œuvres d’Edouard et celles d’Olivier, bien que tous les deux soient peintres ligériens, on a du mal à première vue à trouver un lien et encore moins une ressemblance.

Olivier est rattaché à l’abstraction lyrique (Soulages et Nicolas de Stael par exemple) qui s’oppose à l’abstraction géométrique (Kandinski et Mondrian par exemple).
Si on veut avoir une idée de la peinture d’Olivier, il suffit de se rendre au lycée Cordouan de Royan où deux de ses toiles sont exposées. Ce ne sont pas ses meilleures. Comme il s’agit d’œuvres réalisées dans le cadre du 1% artistique, il ne s’est pas trop foulé. 
Celui qui parle encore le mieux d’Olivier, c’est Francis Ponge (dont Janie nous a parlé dans ces «Chroniques Royannaises» pour nous rappeler fort à propos que dans la vie si on est pressé, on perd contenance sauf si on boit comme une éponge) : 
« À propos d'Olivier Debré nous éprouvons, une fois de plus, tout ce que la peinture, depuis quelque temps, a décidé de nous taire, pour nous dire, peut-être avec plus de force, ce dont elle désire à tout prix nous entretenir. »
Je précise qu’il n’est pas nécessaire de tout comprendre pour être fondamentalement d’accord avec ce magnifique témoignage.

Édouard est classé à la rubrique « art académique », plus connu sous le sobriquet d’ « art pompier ».

Donc a priori entre l’abstraction lyrique et l’art académique, il n’y a pas de passerelle ( j’en ai parlé à ma vieille tante qui est abonnée à Télérama, Notre Temps et Connaissance des Arts et pour une fois nous sommes tombés d’accord).
Mais en cherchant bien, on finit par trouver dans les tableaux d’Édouard quelques taches bleues qui témoignent du talent précoce d’Olivier et de l’amour complice et tolérant du grand-père pour son petit-fils.

Tout cela est bien intéressant mais ne répond pas à la question «pourquoi autant de bleus de Royan?». 
Concernant Royan, la réponse est simple. Olivier avait comme copain Jean-Michel Coulon, également peintre de l’abstraction lyrique mais moins connu et il a tout fait pour. En effet il a peint dans le plus grand secret jusqu’à sa mort fin 2014 : il ne laissait personne pénétrer dans son atelier et il n’évoquait jamais sa peinture, même à ses proches. Plus de 600 tableaux ont été découverts au lendemain de sa mort lors de l’ouverture de son atelier



Olivier est tombé amoureux de Denise, la sœur de Jean-Michel, et l’a épousée. Franchement épouser une Coulon, après que son grand-père a peint un tableau intitulé « Nec mergitur », faut le faire !

Le grand-père de Jean-Michel, c’est Georges Coulon, fruit des amours clandestines entre Eugène Scribe et l’actrice Augustine-Antoinette Finot-Léonard mariée à Antoine Coulon, maître de ballet à l’Opéra de Paris. 

Georges épousa la fille d’Eugène Pelletan. Vous vous souvenez d’Eugène Pelletan ? Jean-Louis Berthet nous en a parlé en juin 2019 lors d’un rendez-vous littéraire de Royan. Eugène est né à Saint-Palais-sur-Mer et a écrit, entre autres, «  Royan, la naissance d’une ville ».

On sait maintenant pourquoi Olivier est venu aussi souvent à Royan. Mais pourquoi a-t-il peint autant de bleus ? 
Pour loger sa grande famille, Georges Coulon fit construire une grande villa le long de la plage de Saint-Georges-de-Didonne qu'il baptisa : "Jean Marmaille", en référence aux prénoms donnés à ses six fils.



On peut supposer que le bruit et les cris régnant dans cette maison agaçaient profondément Olivier et qu’il trouvait refuge sur le port de Royan pour peindre en toute tranquillité. Et quoi de plus reposant que la couleur bleue, symbole de calme et sérénité. 

Bon, il est temps de conclure et comme dit Beaumarchais « tout finit par des chansons », aussi laissons à Johnny le soin de rendre un dernier hommage à Olivier Debré : « Les mots ne sont jamais les mêmes pour exprimer ce qu’est le bleu ».


Jean-Paul Gazeau
(crédit au artistes )

4 commentaires

#1  - Jacques Eskénazi a dit :

Quelle famille!...Michel Debré faisait les beaux jours du "Canard Enchaîné" à l'époque, qui le surnommait "l"amer Michel"...Il était par ailleurs maire d'Amboise, charmante petite endormie des bords de Loire, construite au pied du château éponyme, et en plein milieu de la vallée des Rois. Je recommande de jeter un coup d'oeuil à la plus belle librairie de la ville : "Lu et Approuvé". J'aurais bien aimé que nous eussions la même à Royan!

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#2  - Danielle a dit :

Quel humour décapant, Jean-Paul ! Ton billet est à se tordre de rire, et en même temps, ces diverses filiations que tu nous fais découvrir illustrent aussi une part de l'histoire Royannaise. Donc, félicitations, c'est un régal. Tu mérites le Ruban Bleu, un prix maritime, comme il se doit !

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#3  - Jacques Eskénazi a dit :

Je termine de lire les onze nouvelles du "Puzzle anatomique" de Danièle et je me suis régalé...A mi chemin entre le style de Tanguy Viel (..".Art. 353 du Code Pénal"...) et celui de Gael Josse (..."Le dernier gardien d'Ellis Island"...) , enfin, s'il fallait vraiment établir des comparaisons...Chaque nouvelle porte une empreinte et une inspiration différentes, et ravira l'affect des uns et des autres, mais celle qui emporte mon suffrage c'est la "Lettre à une amie"! Je suis tombé sous le charme de la fin qui me fait penser un peu à "Inconnu à cette adresse" de Kressmann Taylor. Je n'en dis pas plus, je laisse à tous le plaisir de la découverte et je remercie Danièle de m'avoir enchanté de la sorte...

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#4  - Danièle Leblanc a dit :

Merci Jacques de ton commentaire enthousiaste et de tes comparaisons très (trop) louangeuses.
Ça fait du bien par où ça passe!
En tout cas, je suis ravie de t'avoir diverti!

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