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🔖 Allain Glykos : Allez au diable ! (Ă©ditions L'Escampette, 2007)

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Allain Glykos

Allez au diable

 

Un vieux rémouleur qui allait de village en village prétendit avoir aperçu un homme qui ressemblait à Antoine, non loin de l‘océan. Il aurait le visage endurci, la  silhouette bien taillée, porterait sacs et traînerait carriole chargée d’ustensile de toutes sortes. On avait du mal à le reconnaitre disait le rémouleur. D’ailleurs, je ne mettrais pas ma main à couper que c’était lui.

  • Alors pourquoi tu dis des choses comme ça, vagabond ? Tu vois pas que tu fais mal à ce pauvre Etienne.
  • Je dis des choses comme ça, parce que j’ai un petit doute que ça pourrait être lui.
  • Laisse-le parler, je n’ai plus de fils. Aucun homme ne peut être mon fils.

Antoine ne serait donc pas loin mais bien assez pourtant pour que personne ne le reconnaisse. Il ne passerait jamais deux fois au même endroit et pour cette raison nul n’éprouverait besoin de parler de lui. Repasserait-il qu’on commencerait à se souvenir de l’avoir déjà vu et l’on s’inquièterait de savoir d’où il vient, où il va. Les enfants chanteraient qu’il est passé par ici, qu’il repassera par là. Resterait-il une nuit dans une grange abandonnée, une cabane, un abri, on aurait à peine le temps de le remarquer qu’il serait parti sans laisser de trace. Pas de nom, pas de matricule. Bien sûr, il y avait les habitués, les gitans que l’on associait à la perte d’une volaille. Chaque village a ses marcheurs, les reconnait, les retrouve avec soulagement et appréhension, comme si le retour d’un vivant, quel qu’il soit, avait la vertu de redonner l’espoir, avait le pouvoir d’annoncer les beaux jours. Depuis la guerre, même les femmes ne craignaient plus l’idée du retour d’un vagabond. On racontait çà et là des histoires de poilus revenus tardivement de la guerre. Antoine n’avait pas à revenir de la guerre, il n’y était jamais allé. Il avait par dessus tout voulu qu’on lui foute la paix. On ne revient pas de la paix.

L’Escampette Éditions – Juin 2007 – p. 30, 31.

 

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